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Anne Sophie Demonchy
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Lundi 29 janvier 2007

Enfin Christian Gailly est de retour ! Depuis 20 ans tout juste, il nous réjouit de ses romans jazzy. Aujourd’hui, il vient de publier Les Oubliés (aux éditions de Minuit). Prochainement, je vous évoquerai ma lecture de ce livre, pour le moment, je souhaite vous faire le portrait de cet homme solitaire et pessimiste. Je l’ai rencontré, en 2002, dans une librairie de Nogent-su-Marne. Il venait de publier Un Soir au club. C’était un samedi après-midi, avec Maxence Fermine, il était venu dédicacer son livre. Hors, cet après-midi là, la librairie, si dynamique ordinairement était déserte : tout le monde était scotché devant le match de rugby national, paraît-il, très important. J’étais ravie ! Je venais de lire Un Soir au club et j'avais été charmée par ce style très épuré, musical et minimaliste. Timidement, je me suis présentée à Christian Gailly. C’est un homme taciturne, mais ouvert, qui a bien voulu bavarder avec moi, petite étudiante en lettres à l’époque. Il m’a avoué être content de se distraire un peu en ma compagnie, déçu que les clients ne fussent pas là. Nous avons abordé les thèmes de son roman, l’art, la musique, et surtout son style si particulier. Il m’a confié que certains lecteurs l’agaçaient parce qu’ils étaient désireux de lire toujours les mêmes histoires. Certains avaient été déroutés en lisant certains de ses romans comme Be-bop, d’autres, ayant apprécié son dernier roman attendaient un nouveau livre dans la même veine. Ce type de discours l’irritait. Enfin, il souffrait de ne pas avoir suffisamment de presse, d’avoir un lectorat restreint. Je n’étais pas de son avis : il venait de recevoir le prix du livre Inter pour Ce Soir au club, roman en tête de gondole dans les librairies.

Aussi, cinq ans plus tard, qu’elle n’est pas ma surprise en voyant Christian Gailly sur Direct 8, jeudi dernier, face à François Busnel, se plaindre d’être peu reconnu. Le journaliste lui  rappelle qu’il a un véritable lectorat qui suit ses publications de près, et qu’il a, depuis Un Soir au club, une certaine popularité. Pourtant, pour lui ce n'est pas suffisant : « j’ai eu du succès avec le prix mais un prix littéraire n’est pas le succès assuré à vie ».

J’ai immédiatement reconnu ce pessimisme qui le caractérise. D’ailleurs, il le confie lui-même à Nathalie Crom dans Télérama (10 janvier 2007) : « Longtemps, ce désespoir s’est traduit par une propension au sarcasme. Ricaner me faisait du bien. Aujourd’hui, même si l’ironie demeure ma tonalité dominante, même si je reste ce que je suis, avec le doute et l’angoisse omniprésents, je me sens mieux, moins traqué. Je ne me déteste plus, je me fréquente même avec un certain bonheur ».

Depuis 20 ans qu’il écrit, il ressasse une même obsession : l’abandon d’une passion, celle de la musique. En effet, à 16 ans, Christian Gailly découvre le jazz. Son père lui offre un saxophone. Il s’adonne au jazz avec ferveur pendant dix ans mais abandonne quand il a la certitude qu’il ne pourra en faire son métier. De nombreuses années après, il se tourne vers l’écriture et  réalise qu’écrire de la musique ou des mots revient finalement au même. En effet, les romans de Christian Gailly se caractérisent par le fait qu’il y a une véritable musicalité prosaïque. Et l’écriture, il y est venu assez tard…

Christian Gailly a 63 ans. Il est issu d’une famille modeste, peu tournée vers la culture : son père était ouvrier et sa mère au foyer. A 25 ans, il commence à s’intéresser à la psychanalyse, à l’anthropologie et à la linguistique. Il découvre ensuite Beckett, son modèle, celui qui lui donne véritablement envie d’écrire : « En lisant la première page de L’Innommable, il m’a semblé que Beckett sortait de nulle part, qu’il s’autorisait à écrire comme il l’entendait et non en vertu d’un quelconque héritage littéraire. J’ai même cru naïvement qu’il était presque illettré ! Je me suis dit alors : c’est donc possible ». Il commence alors à écrire des romans, encouragé par Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit, auxquelles il est toujours resté fidèle.

Chritian Gailly vient de publier Les Oubliés et c’est une très bonne nouvelle !

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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Dimanche 28 janvier 2007


Léonora Miano, souvenez-vous, est un auteur engagé. Elle est camerounaise, mais vit en France depuis 1991. En 2005, elle publie donc son premier roman chez Plon, L’Intérieur de la nuit, l’année suivante, encouragée par la reconnaissance des critiques comme des lecteurs (elle reçoit deux prix littéraires et son roman est classé 5ème au palmarès des meilleurs livres de l’année par Lire), elle revient avec un nouveau roman sur l’Afrique : Contours du jour qui vient (Plon).  

Il s’agit de l’histoire d’une fillette de 12 ans, Musango, qui habite dans une région imaginaire d’Afrique, ravagée par les guerres civiles. Quand son père vient à décéder, sa mère l’en rend responsable : Musango serait ensorcelée. Elle la chasse donc. Musango, comme des milliers d’enfants (dont la plupart sont des enfants soldats), est livrée à elle-même. Elle est recueillie par différentes personnes : certaines sont malveillantes. Elles utilisent les enfants abandonnés pour les exploiter, les prostituer. D’autres, au contraire, les accueillent chez elles et les protègent quelque temps.

Musango doit apprendre à vivre seule, loin de sa mère. Pourtant, elle part à sa recherche, essaie de comprendre pourquoi elle l’a toujours rejetée. Sa survie n’a qu’un objectif : retrouver celle qui l’a mise au monde.

Comme de nombreux romans publiés cette année, Contours du jour qui vient est un long monologue, entrecoupé de quelques dialogues. Ce qui importe c’est de comprendre la détresse et l’évolution intellectuelle et psychologique d’une enfant perdue au milieu d’un pays en proie à la violence et à la superstition religieuse.

Léonora Miano veut dénoncer ce mysticisme dont ont recours les hommes pour asseoir leur autorité et abuser des femmes qui n’osent se défendre. En effet, au début de son aventure, Musango est recueillie par un Gourou qui s’occupe de former des prostituées afin de les mener en Europe. Voici ses méthodes d’apprentissage : « il récite des prières écrites par lui et des incantations. Elle ne mange que des légumes verts. Vie Eternelle dit qu’il sait qu’elle verra bientôt son sang, qu’elle doit se tenir prête. Ils vont travailler sur elle jusqu’à ce qu’elle soit enceinte, ce qui la purifiera et lui accordera la protection du Très-Haut pendant le voyage ». Léonora Miano a fait des recherches sur les pratiques religieuses en Afrique, cela se ressent. Elle imprègne son roman d’incantations et de prières. Parfois, néanmoins, ces passages sont longs et finissent par agacer…

Néanmoins, tandis que les femmes sont soumises, Musango observe, analyse et refuse ce monde qu’on lui propose : tandis que le gourou ne cesse de psalmodier que l’homme est supérieur à la femme (ces propos proviennent de saint Paul), la fillette remarque : « (…) la gloire de l’homme telle que professée en ces lieux réclame leur totale soumission et que cette dernière passe par une mort qui ne dit pas son nom. C’est pour cela qu’elles ont été créées, pour être des cadavres vivants ».

Léonora Miano remet également en cause les croyances des hommes, africains comme européens, qui s’imaginent que ce continent est voué à un destin tragique et violent. Musango déclare, et à travers elle l’auteur : « notre peuple n’a pas soudain enfanté une génération de petits êtres malfaisants, et bien des démons n’existent qu’au fond de nous. C’est ce que nous croyons qui finit par prendre corps, et par nous dévorer (…). Je crois que la misère est une circonstance, non pas une sentence ». Alors, si en effet, Musango dépeint un peuple en perdition, l’espoir est présent, elle nous annonce les « contours du jour qui vient ».

 

 

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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Samedi 27 janvier 2007
Une information très rapide avant de vous rendre compte de ma lecture des Contours du jour qui vient.
Il y a quelques jours, je vous ai fait part de la sortie du Parfum d'Adam de Jean-Christophe Rufin et vous avais annoncé que ce serait un roman qui ferait scandale parce qu'il remet en cause une certaine méthode écologique. La presse, au sujet de la rentrée de janvier, avait prédit que ce livre ferait couler beaucoup d'encre. Donc, je tends les oreilles, j'ouvre les yeux... En effet, Jean-Christophe Rufin est invité dans les différentes émissions littéraires, mais ses propos ne semblent pas choquer, dans la presse, on ne se scandalise pas plus. Bref, beaucoiup de bruit pour rien pourrait-on se dire. Pas vraiment... Hier, en prenant le métro, parmi les affiches publicitaires de vêtements, d'alimentation générale, que voit-on ? Celle du Parfum d'Adam. Je ne suis pas étonnée. Toute la machine est mise en oeuvre pour faire acheter non plus une oeuvre littéraire mais un produit de consommation ordinaire. D'abord, on annonce, à grand buit la publication d'un roman qui heurte les idées reçues sur un sujet sensible, qui intéresse les Français, ensuite, on reçoit l'auteur partout, on le mêle aux différents artistes du show business (il était, notamment, invité dans l'émission "On n'est pas couché" chez Ruquier le 13 janvier). Enfin, on placarde sur tous les murs la couverture de son roman, avec une accroche percutante : Le Parfum d'Adam : le premier (c'est important de le souligner) thriller écologique. Comment pourrait-on échapper à la connaissance de ce roman désormais ?
Vous êtes prévenu : le grand roman de l'année vient d'être publié. Courez l'acheter comme si vous achetiez le dernier parfum à la mode.
Voilà à quoi se réduit aujourd'hui la littérature et la culture : un produit de consommation comme un autre.
par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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Mercredi 24 janvier 2007


Souvenez-vous, en novembre, Léonora Miano a reçu le prix Goncourt des lycéens pour Contours du jour qui vient (Plon) et certains s’étaient félicités de récompenser une jeune Africaine qui apportait une vision de sa culture, comme Alain Mabanckou avec le Renaudot. Cette année, la culture africaine semble donc à l’honneur. C’est vrai, néanmoins, Léonora Miano, dans ses romans, veut dénoncer une certaine Afrique : celle de la guerre, de la violence, de la traite des enfants, des massacres, des superstitions et des rituels.

Léonora Miano a 33 ans, elle est née au Cameroun. Dès l’âge de 8 ans, elle commence à écrire car selon elle, elle a pu ainsi répondre aux questions auxquelles les adultes ne répondaient pas. A 18 ans, elle est arrivée en France. Elle a fait des études de lettres à l’université de Vincennes. En 2005, paraît son premier roman, chez Plon : L'Intérieur de la nuit qui se passe à Mboasu, état imaginaire d’Afrique et qui décrit les différents rituels et sacrifices du pays. Ce roman a été remarqué à l’époque par la critique, et le magazine Lire l’a classé parmi les 5 meilleurs livres de l’année.

Dans ses deux romans, Léonora Miano ne donne pas une image positive de l’Afrique. Elle est Africaine, certes, mais affirme avoir reçu une éducation française. Elle ne veut pas dénigrer son pays mais elle analyse les problèmes, étudie l’histoire de son pays. Dans un entretien au magazine Amina, Léonora Miano, déclare, à propose de L’Intérieur de la nuit : « Il y a des Africains qui ont vendu d'autres Africains pour s'enrichir. En Afrique, on voudrait que seul l'Occident soit coupable parce qu'on ne supporte pas que nos ancêtres aient pu faire des choses pareilles, mais ils avaient eux aussi des esclaves, des captifs de guerre qu'ils vendaient. C'est important de le reconnaître, parce qu'il subsiste en Afrique des inimitiés tribales dues au fait que les uns se rappellent avoir été vendus par les autres (…). La cupidité existe chez tout être humain, il faut l'admettre. » Et la journaliste de lui demander pourquoi à la fin de son roman elle remet en cause l'Afrique : « Aujourd'hui en Afrique, le trafic humain - du fait des guerres et pas seulement - persiste. Il y a encore des endroits où on considère que l'on peut vendre des gens, parce qu'autrefois il en a été ainsi. Prenez le Niger : l'esclavage y est illégal seulement depuis 2004.Quant au Bénin et au Nigeria, ce sont des pourvoyeurs de femmes pour la prostitution. Le trafic d'êtres humains est encore assez récurrent chez nous. Il faut essayer de savoir d'où cela vient pour l'éradiquer. On s'intéresse au mal que l'Occident fait à l'Afrique, mais de mon côté j'essaie de mettre à jour le mal que les Africains se font à eux-mêmes. Je sais que je ne vais pas être bien vue de certains, mais à la fois ils ne pourront pas me dire que je mens ».

Alain Mabanckou, pour parler de l’Afrique a recours à l’humour, parfois noir, en mettant en scène un porc-épic au service d’un être malveillant. Léonora Miano n’a pas recours au registre comique, à aucun moment. Ses romans sont des cris de rage, de révolte contre ceux qui ont décidé de mettre l’Afrique à feu et à sang.

 

Dans mon prochain billet, je vous donnerai mon point de vue sur Contours du jour qui vient.

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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