En lisant Le Monde des Livres, ce matin, j’apprends que Camille Laurens ne publiera plus chez P.O.L. Pourquoi ? Elle a accusé sa consoeur, Marie Darrieussecq, de l’avoir plagiée. L’auteur de Truismes vient de oublier un nouveau roman, Tom est mort, racontant le décès d’un enfant, dix ans plus tôt. La narratrice est la mère. De son côté, Camille Laurens, en 1995, avait publié un récit autobiographique, Philippe, dans lequel elle évoquait la mort de son nourrisson, mort deux heures après sa naissance. Les deux histoires sont donc comparables : une femme raconte la souffrance engendrée par le deuil de son enfant. Il y a une nuance néanmoins : tandis que l’une a vraiment vécu cette expérience et met en mot sa douleur, l’autre la fantasme. Cela, Camille Laurens ne le supporte pas et le clame dans un pamphlet publié en septembre dans la Revue littéraire : Tom est mort « pose la question de l’obscénité et du cynisme » puisque sa consoeur n’a pas connu ce traumatisme. Elle va plus loin : « Au bout du compte, mise à part l’émotion facile et prompte, quel est le projet d’un tel déploiement sur un « thème » aussi consensuel ? ». Selon elle, pour écrire sur la mort, il faut l’avoir vécue, avoir une « exigence de vérité ». pour sa « défense », Marie Darrieussecq « sans doute est-ce une grande transgression d’écrire une fiction avec la mort d’un enfant, mais avec les tabous, on ne peut pas écrire ».
Finalement, parce que Camille Laurens va publier sa mise en accusation, Paul Otchakovsky-Laurens l’éditeur des deux écrivains, a dû prendre parti et défend « bien évidemment l’auteure qui est attaquée à tort. En faisant cela, Camille Laurens s’est mise ipso facto en dehors de cette communauté qu’est une maison d’édition ». Par conséquent, POL ne publiera plus les livres de cet auteur.
Je n’ai pas encore lu ce roman de Marie Darrieussecq mais je compte le faire, non pas pour vérifier s’il y a « plagiat psychique », pour reprendre la formule de Camille Laurens, mais parce qu’on dit que ce livre est vraiment bouleversant. Mais peu importe. Le problème n’est pas tant le livre que celui de l’inspiration, des thèmes que l’on aborde en littérature. Selon Camille Laurens, pour pouvoir écrire sur la mort, il faut l’avoir vécue. Cet argument ne me semble pas recevable : un auteur de polar n’a pas besoin d’être flic ou bandit pour donner chair à des personnages fictifs, créer une atmosphère réaliste… Il n’est guère nécessaire de connaître le deuil d’un enfant pour souhaiter en parler parce que le thème touche, parce que par l’écriture, on met en mots ses fantasmes. Camille Laurens a pu se sentir blessée en lisant un récit imaginaire sur une expérience qu’elle a vécue mais elle ne peut reprocher à d’autres d’avoir envie de traiter ce sujet de façon fictive. On peut comprendre que cela puisse l’agacer de lire une histoire qui voudrait dire les souffrances qu’elle a endurées et qui n’en sont qu’un pâle reflet, singeant son propre livre. Cette polémique fait écho au procès gagné de Pierre Jourde. Il y a trois ans, dans son village natal du Cantal, les habitants l’ont agressé lui, sa femme et ses enfants parce qu’ils avaient eu le sentiment que l’écrivain se moquait d’eux dans son roman Pays perdu. Ils avaient été si blessés d’être au cœur d’un roman qui les décrivent, les mettent en scène, qu’ils ont eu recours aux insultes et aux poings pour manifester leur mécontentement. Encore que, certains ont avoué avoir agi ainsi sans avoir pris la peine de lire le livre, se fiant aux rumeurs.
Dans ces affaires, on a l’impression que le réel et la fiction sont si étroitement liés qu’il n’est plus possible d’écrire librement un roman sans craindre d’être attaqué. Or, la littérature s’inspire souvent de faits réels, de choses vues et entendues. C’est un lieu où les tabous sont abolis, où les fantasmes sont rois. Accuser des écrivains de transgresser ces règles, c’est mettre en accusation le statut même du roman.
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