Albert Manguel
Le festival America s’est installé ce week-end à Vincennes, dans divers lieux : au théâtre Sorano qui diffuse des documentaires ou reçoit des auteurs pour une heure d’entretien ; au cinéma pour la projection de films tirés de romans canadiens ou américains ; sur le parvis de l’hôtel de ville pour le salon du livres ; au Cœur de ville (la bibliothèque municipale) pour les débats et enfin à la mairie pour les cafés littéraires. Je suis agréablement surprise de l’organisation du festival : des télévisions sont installées dans les salles permettant ainsi de voir les auteurs même si l’on est assis loin, les journalistes sont affables, visiblement contents voire fiers de s’entretenir avec ces auteurs, enfin, il y a du monde, c’est vrai, mais on ne se piétine pas, même au salon où l’on peut feuilleter les livres tranquillement, discuter avec les éditeurs, demander conseil… Une seule déception cependant : Jonathan Sofran Foer (auteur d’Extrêmement fort et incroyablement près édité chez l’Olivier) n’a pu venir comme convenu en France.
J’ai assisté au premier café littéraire intitulé « la littérature c’est la vie » où il était question du lien entre l’écriture et la vérité. Au programme, quatre auteurs (Nancy Huston, Albert Manguel, Edmund White et Margaret Atwood) sont invités pour discuter autour de l’écriture et du lien que la littérature entretient avec la vérité et leur propre existence. Eric Nalleau anime l’entretien aux côtés de Fabrice Lardreau.
La parole est tout d’abord donnée à Edmund White, auteur de Mes Vies (Plon) que j’ai acheté en version originale et dont je ne manquerai pas de vous en rendre compte dans ces prochains jours. Edmund White est américain, il a fait partie, dans les années 70 d’un mouvement d’écriture gay. Parce qu’il a vécu très longtemps à Paris, il s’exprime dans un français excellent. C’est un homme sympathique, ayant beaucoup d’humour. Quand on lui demande pourquoi à 66 ans il décide d’écrire ses mémoires il répond que certains de ses amis ont trop tardé pour le faire et qu’ils l’ont regretté. Il est encore temps de se souvenir de son passé ! Néanmoins, il a changé dans son autobiographie la chronologie et a enlevé « les excentricités de [sa] personnalité ». Il veut être au plus près de la vérité c’est pourquoi la pudeur n’a pas sa place dans son œuvre. F. Lardreau lui demande alors s’il ne craint pas d’être le porte-parole de la cause des homosexuels. White remarque qu’en France on apprécie l’universalisme tandis qu’aux Etats-Unis, c’est la littérature des minorités qui est à l’honneur.
Albert Manguel est canadien depuis 1985, mais est né en Argentine. Il est à la fois écrivain, traducteur, éditeur mais surtout lecteur. C’est un véritable érudit, passionné par les livres en tant qu’objets. Il est notamment l’auteur d’Une Histoire de la lecture qui reçut le prix Médicis essai.
Nancy Huston prit ensuite la parole. Elle est canadienne mais vit à Paris depuis plus de vingt cinq ans. Elle vient de publier aux éditions Actes Sud Lignes de faille qui raconte une histoire à rebours de l’arrière grand-père au petit fils des conflits politiques ou personnels déclenchés par la génération précédente. Quatre enfants racontent à tour de rôle un épisode traumatisant qu’il soit politique ou personnel. Nancy Huston s’interroge dans ce roman sur la culpabilité : qui est responsable de sa vie, soi-même ou ses parents ? Selon elle, le psy répondrait que notre personnalité est déterminée par les traumatismes que font vivre les parents à leur enfant. F. Lardreau lui demande si ce roman a un lien avec sa propre expérience puisqu’elle-même fut abandonnée par sa mère à l’âge de six ans. Elle s’insurge contre cette idée : à chaque fois qu’elle fait paraître un roman on lui rappelle cet épisode. Selon elle, ce traumatisme transparaît dans son œuvre et sa vie mais il n’explique pas tout, et pour elle cet abandon est une question de point de vue car elle l’a ressenti ainsi mais pour sa mère c’était peut-être un arrachement. Ou bien encore c’est peut-être son père qui a chassé sa mère. Ce qui intéresse l’auteur c’est justement ces points de vue divergents : la polyphonie est un moyen permettant d’accéder un peu plus à la vérité. D’autre part, elle avoue avoir besoin d’une structure contraignante pour commencer à écrire car cela lui laisse paradoxalement plus de liberté : ces quatre narrateurs se sont imposés à elle pour traduire la complexité de l’existence. A l’origine, ce roman était écrit en anglais mais son éditrice canadienne a voulu supprimer les vingt premières pages. Non satisfaite de cette proposition, Nancy Huston a alors traduit en français son roman finalement paru d’abord en France.
Enfin, ce fut au tour de Margaret Atwood, auteur canadien la plus illustre. Elle a publié trente six ouvrages (poésie, essais, romans) traduits en plus de cinquante langues ! Elle vient de publier Le Dernier homme (chez Laffont) où elle se projette dans le futur imaginant un monde dévasté. Ce roman est très différent des précédents d’une part parce qu’elle invente une sorte de science fiction et d’autre part c’est la première fois que son narrateur est un homme. Dans ses autres romans, les narratrices revisitaient le passé, réinventaient les mythes. Son intervention fut nettement plus courte que les autres auteurs, le temps étant compté… Elle conclut en déclarant qu’elle préparait son prochain livre mais qu’elle n’en dirait rien de plus car « c’est un grand secret !».
Ce premier café littéraire fut vraiment une réussite : les auteurs ont tous fait l’effort de parler français, ils ont répondu avec bienveillance, sympathie et humour aux journalistes. Ces derniers avaient finement préparé cette rencontre. Ce fut un moment si stimulant que je me ruai aussitôt après au salon consulter les différents livres dont il a été question et faire quelques emplettes pour augmenter ma PAL !
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