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Anne Sophie Demonchy
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Samedi 30 septembre 2006

Albert Manguel

Le festival America s’est installé ce week-end à Vincennes, dans divers lieux : au théâtre Sorano qui diffuse des documentaires ou reçoit des auteurs pour une heure d’entretien ; au cinéma pour la projection de films tirés de romans canadiens ou américains ; sur le parvis de l’hôtel de ville pour le salon du livres ; au Cœur de ville (la bibliothèque municipale) pour les débats et enfin à la mairie pour les cafés littéraires. Je suis agréablement surprise de l’organisation du festival : des télévisions sont installées dans les salles permettant ainsi de voir les auteurs même si l’on est assis loin, les journalistes sont affables, visiblement contents voire fiers de s’entretenir avec ces auteurs, enfin, il y a du monde, c’est vrai, mais on ne se piétine pas, même au salon où l’on peut feuilleter les livres tranquillement, discuter avec les éditeurs, demander conseil… Une seule déception cependant : Jonathan Sofran Foer (auteur d’Extrêmement fort et incroyablement près édité chez l’Olivier) n’a pu venir comme convenu en France.

J’ai assisté au premier café littéraire intitulé « la littérature c’est la vie » où il était question du lien entre l’écriture et la vérité. Au programme, quatre auteurs (Nancy Huston, Albert Manguel, Edmund White et Margaret Atwood) sont invités pour discuter autour de l’écriture et du lien que la littérature entretient avec la vérité et leur propre existence. Eric Nalleau anime l’entretien aux côtés de Fabrice Lardreau.

La parole est tout d’abord donnée à Edmund White, auteur de Mes Vies (Plon) que j’ai acheté en version originale et dont je ne manquerai pas de vous en rendre compte dans ces prochains jours. Edmund White est américain, il a fait partie, dans les années 70 d’un mouvement d’écriture gay. Parce qu’il a vécu très longtemps à Paris, il s’exprime dans un français excellent. C’est un homme sympathique, ayant beaucoup d’humour. Quand on lui demande pourquoi à 66 ans il décide d’écrire ses mémoires il répond que certains de ses amis ont trop tardé pour le faire et qu’ils l’ont regretté. Il est encore temps de se souvenir de son passé ! Néanmoins, il a changé dans son autobiographie la chronologie et a enlevé « les excentricités de [sa] personnalité ». Il veut être au plus près de la vérité c’est pourquoi la pudeur n’a pas sa place dans son œuvre. F. Lardreau lui demande alors s’il ne craint pas d’être le porte-parole de la cause des homosexuels. White remarque qu’en France on apprécie l’universalisme tandis qu’aux Etats-Unis, c’est la littérature des minorités qui est à l’honneur.

Albert Manguel est canadien depuis 1985, mais est né en Argentine. Il est à la fois écrivain, traducteur, éditeur mais surtout lecteur. C’est un véritable érudit, passionné par les livres en tant qu’objets. Il est notamment l’auteur d’Une Histoire de la lecture qui reçut le prix Médicis essai. La Bibliothèque, la nuit est la suite de ce texte de référence. Manguel a le sentiment d’être lecteur plus qu’écrivain. Il s’intéresse aux livres comme un fétichiste : il a besoin de posséder des livres, de les collectionner et de les classer par langues ou par thèmes, non par genres. Nancy Huston intervient pour raconter la bibliothèque vraiment impressionnante de Manguel mais surtout son goût pour transmettre son amour des livres et parler littérature en toute occasion : un objet lui rappelle un poème, un extrait de livre qu’il est capable de réciter aussitôt. Pour lui, sa bibliothèque est « un ordonnancement philosophique » : classer permet bien sûr de retrouver facilement ses livres mais on peut aussi classer par expérience vitale. Chaque livre aurait sa place dans la bibliothèque en fonction des aléas de l’existence et ainsi le résultat serait le reflet de sa personnalité, de ses états d’âme.

Nancy Huston prit ensuite la parole. Elle est canadienne mais vit à Paris depuis plus de vingt cinq ans. Elle vient de publier aux éditions Actes Sud Lignes de faille qui raconte une histoire à rebours de l’arrière grand-père au petit fils des conflits politiques ou personnels déclenchés par la génération précédente. Quatre enfants racontent à tour de rôle un épisode traumatisant qu’il soit politique ou personnel. Nancy Huston s’interroge dans ce roman sur la culpabilité : qui est responsable de sa vie, soi-même ou ses parents ? Selon elle, le psy répondrait que notre personnalité est déterminée par les traumatismes que font vivre les parents à leur enfant. F. Lardreau lui demande si ce roman a un lien avec sa propre expérience puisqu’elle-même fut abandonnée par sa mère à l’âge de six ans. Elle s’insurge contre cette idée : à chaque fois qu’elle fait paraître un roman on lui rappelle cet épisode. Selon elle, ce traumatisme transparaît dans son œuvre et sa vie mais il n’explique pas tout, et pour elle cet abandon est une question de point de vue car elle l’a ressenti ainsi mais pour sa mère c’était peut-être un arrachement. Ou bien encore c’est peut-être son père qui a chassé sa mère. Ce qui intéresse l’auteur c’est justement ces points de vue divergents : la polyphonie est un moyen permettant d’accéder un peu plus à la vérité. D’autre part, elle avoue avoir besoin d’une structure contraignante pour commencer à écrire car cela lui laisse paradoxalement plus de liberté : ces quatre narrateurs se sont imposés à elle pour traduire la complexité de l’existence. A l’origine, ce roman était écrit en anglais mais son éditrice canadienne a voulu supprimer les vingt premières pages. Non satisfaite de cette proposition, Nancy Huston a alors traduit en français son roman finalement paru d’abord en France.

Enfin, ce fut au tour de Margaret Atwood, auteur canadien la plus illustre. Elle a publié trente six ouvrages (poésie, essais, romans) traduits en plus de cinquante langues ! Elle vient de publier Le Dernier homme (chez Laffont) où elle se projette dans le futur imaginant un monde dévasté. Ce roman est très différent des précédents d’une part parce qu’elle invente une sorte de science fiction et d’autre part c’est la première fois que son narrateur est un homme. Dans ses autres romans, les narratrices revisitaient le passé, réinventaient les mythes. Son intervention fut nettement plus courte que les autres auteurs, le temps étant compté… Elle conclut en déclarant qu’elle préparait son prochain livre mais qu’elle n’en dirait rien de plus car « c’est un grand secret !».

Ce premier café littéraire fut vraiment une réussite : les auteurs ont tous fait l’effort de parler français, ils ont répondu avec bienveillance, sympathie et humour aux journalistes. Ces derniers avaient finement préparé cette rencontre. Ce fut un moment si stimulant que je me ruai aussitôt après au salon consulter les différents livres dont il a été question et faire quelques emplettes pour augmenter ma PAL !

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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Vendredi 29 septembre 2006

Parisiens, Parisiennes, banlieusards, banlieusardes et amoureux de la littérature américaine en tous genres réjouissez-vous : ce week end le festival America ouvre ses portes à Vincennes ! C'est Francis Geffard, le directeur des collections "Terres d'Amérique" et "Terres indiennes" chez Albin Michel, qui eut l'idée d'organiser, dès 2002, ce festival des littératures et cultures d'Amérique du Nord. Il renouvela l'expérience en 2004, année de l'élection présidentielle et de la guerre en Irak. Le salon rendit compte, au travers de débats et de rencontres, de cette crise. Cette année enfin, pour sa troisième édition, c'est le Canada qui est l'invité d'honneur. Vingt six auteurs canadiens sont attendus, notamment Nancy Huston ou Margaret Atwood. Différents débats auront lieu au cours du week end autour de grands thèmes, notamment sur "Coeur de ville" divisé en trois interventions : « Ces Canadiens venus d’ailleurs », « Le Québec, une littérature à part entière » et « Canada, les voix nouvelles ». Mais ce festival accueille également les lettres américaines (une vingtaine d'auteurs tels Jonathan Safran Foer, Edmund White seront présents), mexicaines et cubaines.

Je serai moi aussi à Vincennes ce week end et vous rendrai compte de ce festival très prometteur !

Voici les informations pratiques :

Ouvert de 10 h à 21 h.

98 rue de Fontenay

Vincennes (Métro Château de Vincennes, RER A Vincennes)

www.festival-america. com où vous trouverez tout le programme et les auteurs présents

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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Jeudi 28 septembre 2006
 

    Encore un roman qui ne m'a pas séduit... A croire que je le fais exprès, que je me place au-dessus des autres, au-dessus des auteurs, moi qui ne me contente que de lire des livres pour le critiquer ensuite. N'ai-je rien de mieux à faire ? Un hobbie, un sport, de la poterie voire du respassage au lieu de m'attaquer aux romans de la rentrée... Mais croyez-moi mon hobbie est la lecture et mon objectif n'est pas de casser les romans. Pourtant, il se trouve que j'ai fait quelques mauvais choix... Cette fois encore, j'ai été déçue d'un roman qui parassait pourtant prometteur : Mémoires de porc-épicd'Alain Mabanckou (aux éditions du Seuil). Le roman de cet universitaire, Verre Cassé (en 2005), remporta en effet un vif succès et obtenu trois prix littéraires. Ce  livre était donc attendu avec impatience...

Dans ce dernier roman, l'auteur parodie les légendes et récits africains. Ici, un porc-épic prend la parole et raconte ses mémoires. Le roman débute avec la mort de Kibandi, son maître. En effet, selon la légende, tout être humain possède un double animal. En général celui-ci est bon et loyal. Cependant, il existe également des doubles nuisibles chargés d'accomplir divers crimes pour leurs maîtres. C'est le cas de ce porc-épic. Celui-ci dût, au cours de l'existence de Kibandi accomplir moult crimes avec ses piquants pour venger son maître d'une injustice voire simplement d'une taquinerie. Le porc-épic raconte ainsi sa vie de meurtrier zélé au service d'un maître inconséquent.

D'emblée, le lecteur est surpris de ne trouver dans ce roman aucune majuscule en début de phrase ni de point de ponctuation. L'auteur a certainement voulu imiter le souffle des conteurs. De même, il utilise un langage courant voire familier pour retranscrire au mieux la parole orale. Comme dans tout conte africain, le narrateur a recours à de nombreux proverbes pour justifier ses gestes ou amorcer une réflexion : « à force d'espérer une condition meilleure, le crapaud s'est retrouvé sans queue pour l'éternité » ou bien « le poisso qui parade dans l'affluent ignore qu'il finira tôt ou tard comme poisson salé vendu au marché ». Malgré ces différents ingrédients réunis et qui aurait pu faire le charme de ce livre, la sauce ne prend pas... L'histoire tarde à commencer et s'étire en longeur; certains propos manquent de finesse. Je n'ai pas retrouvé l'enthousiasme que j'éprouve en lisant Hâmpaté Bâ ou Kourouma...

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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Mercredi 27 septembre 2006

      Enfin je me suis décidée à entamer la lecture du Roman de la rentrée : Les Bienveillantes de Jonathan Littell, publié chez Gallimard. Cela faisait plusieurs semaines que je désirais ardemment le lire mais les neuf cents pages me rebutaient quelque peu. Neuf cents pages, écrites en petits caractères, sur les massacres de la Shoah… vraiment il faut être motivé ! Mais étant effectivement une jeune femme motivée et toujours au fait des nouveautés, je ne pouvais passer à côté du futur Goncourt qui défraye la chronique.

            Jonathan Littell est lui-même un phénomène : né en 1967 à New York, il passa son adolescence dans le Sud de la France avant de poursuivre des études à la faculté de Yale. En 1989, il publia un « très mauvais » roman de science-fiction Bad Voltage, simple commande. A partir de 1993, il s’engagea dans des missions humanitaires à Sarajevo, en Bosnie, Tchétchénie, Afghanistan, et en Afrique noire. En 2001, il fit un séjour à Moscou pour commencer des recherches sur la Shoah et le nazisme, mais c’est une photo, découverte en 1989, celle d’une jeune paysanne russe, pendue par les nazis pour avoir commis un acte de sabotage puis érigée en icône par Staline, qui lui donna envie d’écrire un roman sur cette période historique. Alors que son travail d’élaboration s’étendit sur de longues années, l’écriture en elle-même ne dura que cent douze jours. Littell confie avoir rédigé son roman « très calmement et tranquillement ». Néanmoins, dans certains entretiens radiophoniques, il ajoute avoir « vomi », « expulsé » viscéralement son texte. L’auteur, après avoir vécu quelque temps à Paris, vient de déménager à Barcelone : n’ayant par deux fois obtenu la nationalité française, il vaque vers d’autres lieux…

          Le roman crée la polémique… Il me semblait donc plus judicieux de faire une chronique des Bienveillantes afin de vous rendre compte de mes impressions et interrogations au fil de la lecture et d’ouvrir avec vous le débat. Aujourd’hui, je veux évoquer le premier chapitre, « Toccata ». Le roman s’ouvre sur la reprise du célèbre vers de la « Ballade des pendus » de François Villon : « Frères humains » et de poursuivre « laisse-moi vous raconter comment ça s’est passé ». Le lecteur pourrait s’imaginer que le narrateur souhaite se justifier, point : « je ne regrette rien : j’ai fait mon travail, voilà tout ». D’ailleurs, même si l’adresse semble dirigée aux lecteurs que nous sommes, il n’en est rien puisque son désir « c’est de mettre les choses au point pour [lui]-même, pas pour [nous] » ! Mais il explique aussi pourquoi il nous interpelle : « et puis, ça vous concerne », et plus loin « vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait aussi ». C’est cette phrase qui a beaucoup choqué : Patricia Martin, par exemple, dans Le Masque et la Plume affirme ne pas adhérer à cette idée abjecte. Elle refuse ce présupposé. Mais Littell explique dans un entretien accordé au Monde des Livres (vendredi 1er septembre 2006) pourquoi il a écrit cette phrase : « que serai-je devenu si j’étais né allemand en 1913 plutôt qu’américain en 1967 ? La réponse se trouve dans le livre (…). Ma grande peur, enfant, était qu’on m’envoie au Vietnam quand j’aurais 18 ans pour tuer des enfants. J’étais très conscient qu’on ne choisit pas toujours ». Pour se plonger dans la lecture de cet énorme pavé, il faut accepter cette idée de départ… J’ai accepté, accepté de me mettre dans la peau de cet homme cynique, nihiliste par moment… Et ça m’a plu… J’ai aimé lire ces lignes malsaines de cet ancien nazi, parti en France après la défaite des Allemands, et est devenu par hasard directeur d’une entreprise de dentelles. Idée cocasse…

            Dès les premières pages, on est mal à l’aise car cet homme est très intelligent : il a fait des études de droit, est passionné de littérature et de philosophie. Il reprend notamment l’idée pascalienne du divertissement : « Or si l’on suspend le travail, les activités banales (…) pour se donner avec sérieux à une pensée (…) bientôt les choses remontent, en vagues lourdes et noires. La nuit, les rêves se désarticulent, se déploient, prolifèrent, et au réveil laissent une fine couche âcre et humide dans la tête qui met longtemps à se dissoudre ». Il nous raconte son quotidien banal : il travaille donc dans son entreprise où il est respecté de ses employés, il a fondé une famille : il s’est marié « avec répugnance » à une femme plutôt jolie et lui a fait aussitôt un enfant « pour l’occuper ». Aucun sentiment n’émerge dans ses propos. Il est froid, distant. Soudain, il se met à compter le nombre précis de morts durant la guerre, a calculé combien de juifs ou de soviétiques sont morts en une minute, fait des comparaisons…

            Et de poursuivre en se demandant qui a vraiment été coupable et plus exactement responsable de tous ces morts. Il reprend les propos de Marx sur l’ouvrier aliéné par son travail. Selon lui, cette idée s’applique aussi pour le génocide. Grâce à une rhétorique intelligente et néanmoins abjecte, le narrateur démontre que chaque employé dans une mission d’extermination peut ne pas se sentir coupable. Ainsi donne-t-il l’exemple des handicapés lourds euthanasiés : « l’infirmière n’a tué personne, elle n’a fait que déshabiller et calmer des malades (…). Le médecin non plus n’a pas tué, il n’a fait que confirmer un diagnostic (..). Le manœuvre qui ouvre le robinet du gaz (…) effectue une fonction technique sous le contrôle de ses supérieurs et des médecins », etc. Bref, personne n’est coupable : chacun accomplit la tâche pour laquelle il est formé et payé. Pure sophisme, il est vrai mais brillante démonstration cependant de ce qui s’est passé durant ces années nazies… Nombreux ont été ceux qui ont participé à l’extermination de juifs, handicapés, homosexuels… en ayant « simplement » fait leur travail.

            Un premier chapitre extrêmement fort, très bien écrit, mais qui soulève des nombreux problèmes : la responsabilité individuelle et collective, le refus ou pas d’obéir, sa propre conscience face à ses actes… J’attends vos réactions et espère engager avec vous le débat.

 

Lisez la suite en cliquant dans la catégorie : "chronique d'une lecture" - ou cliquez sur les liens : 2 

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