Anne Sophie Demonchy
Blog sur l'actualité littéraire
Mail : annesophiedemonchy
@ hotmail.fr
Twitter : @asdemonchy
Photo : Olivier Roller
Joëlle Losfeld est une éditrice que j’aime beaucoup pour son charisme, son intelligence et son goût pour
les belles lettres. Ses auteurs phares sont Albert Cossery, Michel Quint et Dominique Mainard. Mais son catalogue compte près de 450 titres. J’ai rencontré l’éditrice (appartenant au groupe
Gallimard) à plusieurs occasions. Je vous propose donc aujourd’hui un entretien que nous avons eu au printemps dernier :
Vous avez une politique d’auteurs, quelles sont vos stratégies pour faire découvrir les auteurs ?
Je ne crois pas que les stratégies marketing puissent marcher avec des maisons d’édition comme la mienne, c’est-à-dire qui proposent une littérature qui n’est pas formatée pour le goût du public, si tant est que l’on connaisse vraiment son goût. Je n’ai pas de stratégies spéciales : je vais voir les journalistes, les libraires, je fais peut-être un peu plus de travail de militantisme auprès des libraires.
C’est par la durée qu’on impose finalement aux gens ce qu’on a envie et choisi de faire. Ca fait plus de 17 ans que je sillonne les routes pour aller voir les libraires, avec les journalistes j’ai construit des relations. Mais je n’ai pas les moyens de faire de grosses campagnes d’affichage pas plus qu’un certain nombre de choses.
Quand je publie un livre, j’ai l’impression qu’il va marcher, que ça va intéresser tout le monde, or par définition je devrais savoir maintenant que bien évidemment ce n’est pas vrai, que ce choix est très subjectif et que lorsqu’on fait un choix subjectif, il faut respecter la subjectivité des autres.
En revanche, ce qui arrive souvent dans les petites maisons d’édition, à force de travail et d’un peu de chance, on a un best-seller de temps en temps. Moi j’ai eu un long-seller avec Effroyables jardins de Michel Quint, j’ai eu aussi Dominique Maynard et Albert Cossery (qui a beaucoup aidé ma maison).
Quel est le rôle des petites maisons d’édition ?
D’abord, il faut donner une ligne éditoriale et accueillir des auteurs qui sont dans la filiation de cette ligne avec un esprit qui les rassemble qui n’est autre que l’inquiétante étrangeté, avec toutes les connotations que cela peut avoir : le dépassement des normalités.
Ce que je défends, c’est la politique d’auteurs. Il peut m’arriver d’avoir un seul livre d’un auteur à mon catalogue mais en général, j’ai envie d’accompagner le travail d’un auteur pendant toute la durée qu’il m’est possible.
Il me semble essentiel que j’assiste des gens qui sont dans l’état de création. Moi je suis une ordonnatrice et non une créatrice. Le rôle d’un éditeur ce n’est pas de materner ses auteurs mais de les accompagner physiquement dans des endroits où ils n’ont pas toujours envie de se retrouver tout seuls, c’est d’être ensemble dans un salon, dans une librairie, être interrogés ensemble, participer à cette élaboration. Mon rôle à moi, dans la mesure du possible, c’est d’être présente au moment où eux vont être exposés. Ce n’est pas devenir amie avec les auteurs. Je ne suis pas d’ailleurs sûre que ce soit souhaitable. Mais il faut qu’il y ait de la complicité et de la confiance.
Comment travaillez-vous avec vos auteurs ?
Parmi les sujets de fâcherie avec les auteurs, il se peut qu’il y ait le travail du texte. Il y a de nombreux auteurs qui ne veulent pas. Alors soit vous prenez le texte et vous l’éditez soit vous ne le prenez pas.
Quand j’accepte une texte, j’ai des propositions à y faire, j’essaie de convaincre l’auteur que je ne suis pas là pour lui apporter du tort mais que si j’estime qu’il y a un petit redressement de la colonne vertébrale du texte à faire, c’est parce que je peux juger en tant que lectrice et en tant que éditrice mais ce n’est pas pour l’ennuyer. J’essaie toujours d’établir un dialogue.
Quand on signe le contrat, on prépare la couverture, on corrige les épreuves, tout se passe bien, mais après il y a la commercialisation du livre. C’est à ce moment-là que l’on peut se fâcher parce qu’il y a des auteurs qui estiment que vous vendez mal leur livre, qu’il n’y a pas d’articles, que les livres ne sont pas dans les librairies, que lorsqu’ils relèvent leur relevé de compte c’est pas suffisant.
Mais s’il y a une confiance entre l’auteur et l’éditeur, les fâcheries sont moins fréquentes.
Comment envisagez-vous l’édition de demain ?
Je voudrais être optimiste. Je ne pense pas que le livre va disparaître. On est dans une mauvaise période et l’on peut craindre comme le dit André Schiffrin dans son livre L’Edition sans éditeurs (La Fabrique, 1999) une concentration des grandes maisons d’édition et la disparition des moyennes. Les petites maisons d’édition seront toujours là. On est dans un enjeu à l’heure actuelle de monopole. Il y a aussi une concentration des librairies, voyez ce que la Fnac devient.
Et puis il y a un problème : les librairies. Disparition des maisons indépendantes, difficulté des librairies comme des maisons indépendantes car le combat est lié.
Enfin, le lectorat. Quand vous regardez les chiffres de vente, vous vous apercevez qu’il y a deux ans vous aviez une rotation du fonds qui marchait plus que maintenant. Par exemple, les auteurs qui ont du succès, il faut faire trois fois plus d’effort qu’avant pour les imposer. Et ce n’est pas parce qu’ils sont imposés aux 1er et 2ème livres que le 3ème livre va marcher. Il y a moins de fidélisation à un auteur qu’il n’y en avait auparavant. On est un peu dans une société de zapping et pour la lecture, c’est pareil.
Nos médiateurs sont les libraires. Ce sont eux qui font connaître notre maison en mettant nos livres sur table, en vitrine, en mettant un petit mot sur la couverture du livre. De notre côté, on doit inciter les auteurs, même si parfois il n’y a personne, à faire des rencontres ou des lectures dans les librairies, à rencontrer les lecteurs. Je me rends également dans les librairies pour faire connaître ma maison et les livres que je publie.
Il existe chez elle une collection, "Arcanes, des livres semi-poches où tu pourras découvrir des nouvelles, des textes courts et les livres de Cossery.
Si tu aimes la littérature anglo-saxonne, Joëlle Losfeld en publie beaucoup. Il y a quelques mois, j'ai chroniqué un recueil de nouvelles (Déjeuner de famille) de John CHEEVER, c'était vraiment très bien.
je m'interroge souvent sur la "profondeur" des réécriture que peuvent demander un éditeur à un auteur. Est ce de l'ordre d'un chapitre, de certains passage anecdotique, ou cela peut être bien plus profond?
tu as raison de soulever cette question. Un jour, je ferai un billet pour expliquer ce système.
En gros, le travail de réécriture dépend de la maison d'édition et des problèmes du livre.
Parfois, un livre peut plaire à un éditeur qui aime bien l'histoire mais pas la construction du livre...
Petite anecdote : en 1992, Dantec envoie à Gallimard un manuscrit de 1000 pages. L'éditeur P. Raynal trouve ça trop riche et surtout c'était de la SF. Il a dit à l'auteur de le réécrire sous la forme de polar, et cette fois, le livre s'est fait. C'était Sirène Rouge, son premier roman.
Certains textes n'ont besoin que de quelques modifications. Cela se fait simplement. Mais parfois, c'est le nerf de guerre. Les auteurs ne veulent pas reprendre leur manuscrit et les retravailler. A partir de là s'instaure un rapport de force entre l'auteur et son éditeur...
Promis, je raconte tout ça bientôt !
je me souviens du très bel article que tui as écrit sur Je voudrais tant que tu te souviennes de Dominique Mainard. En le lisant, j'aurais aimé comme toi y voir toute la profondeur du texte mais...
Quant à Paula Fox, tu as raison, Joëlle Losfeld fait un gros travail pour faire connaître cette auteur (j'ai eu vent que tu chroniquais son dernier roman dans le MdesL...).
Je crois que c'est à l'auteur d'estimer ce qui est envisageable en terme de corrections. ça passe certainement par la confiance et la compréhension que saura ou non témoigner l'éditeur.
J'avais proposé un manuscrit chez POL qui mavait reçu pour m'en parler. ça lui plaisait, mais il voulait que je change la fin, que j'écrive 100 pages de plus, bref, mon roman n'était pour lui que l'introduction à un autre roman que je n'avais pas cherché à écrire. C'était trop me demander, en dépit de son intéret pour moi, j'avais renoncé à sa proposition.
Ce manuscrit est finalement devenu un livre chez Ramsay où le travail a consisté essentiellement à couper un peu le manuscrit, à l'éclaircir pour le rendre plus lisible. On était sur la même longueur d'onde. Le travail ne consistait plus à réécrire le texte, mais à l'améliorer.
Il faut être prêt à défendre son texte, même si c'est au prix de la publication. Mieux vaut, à mon avis, ne rien publier que sortir un livre dont on n'est plus le maître.
merci de raconter cette anecdote... En effet, être publié chez POL est un gage de prestige mais si tu ne reconnais plus ton texte, cela en vaut-il la peine ?
Toutefois, nombreux sont les auteurs qui ont besoin d'un coup de pouce. Ils ont l'idée, la matière mais il leur manque la charpente. Les travaux de réécriture sont alors variables d'un manuscrit à l'autre et surtout d'une personne à l'autre : si tu es un auteur reconnu on prêtera sûrement plus d'attention à ton texte que si tu es un inconnu...
Enfin, l'exemple que je donne de Dantec me paraît importante : grâce aux conseils de son éditeur, il a pu publier son texte et en faire un roman important (qu'on aime ou pas, là n'est pas le problème).
Comme tu le notes, "ça passe certainement par la confiance et la compréhension".
A mon humble avis, c'est primordial et ça permet un mode de communication fondé sur la... suggestion !
L'art de l'éditeur, me semble-t-il, est plutôt dans la suggestion : un mot qui fait réagir, une piste, une évocation. Plutôt que des directives précises et des opinions arrêtées.
En gros, un (bon) éditeur n'impose pas, il propose et c'est souvent plus efficace !;-)
Cordialement! ;-)
Marc, tu n'as pas compris ce que je voulais expliquer, mais je n'ai pas été claire non plus. Un éditeur ne va pas demander à un rewriter de réécrire le livre d'un inconnu. Il va simplement refuser de faire le livre alors qu'un auteur plus connu cela vaudra plus la peine de l'aider à finir son bouquin ou à le reprendre...
Tout dépend de l'éditeur...
Permettre aux auteurs d'exister sur la longueur est essentiel. Mais je me demande avec cette éditrice si les lecteurs, zappeurs, consommateurs, accro. aux coups médiatiques, suivent...
Il me semble qu'il serait suicidaire de faire subir uniquement aux maisons d'édition, le manque de qualité des échanges éditeurs auteurs.
Les lois de la concurrence gérent les règles, (bons ou mauvais auteurs, bons ou mauvais éditeurs). Le virtuel prend de plus en plus de place, et les temps deviennent durs pour tout le monde. Il faut s'adapter encore et encore, et souhaiter que tout un chacun en tire le meilleur parti pour lui-même. Même si cela doit se faire au détriment de la célébrité.
bonne après-midi Anne-Sophie.
je comprends ce que vous dites, mais encore une fois je crains de ne pas être explicite. Bien évidemment qu'un auteur connu et reconnu aura droit à bien plus de bienveillance qu'un novice. Mais un éditeur pourra l'aider à finir son manuscrit s'il a du mal.
Souvent, les éditeurs avouent se sentir démunis face à la demande et ne publier que ce qu'ils aiment. Hormis les documents, bios de stars, qu'est-ce qui se vend de façon certaine ? On peut diofficilement être sûr qu'une fiction va marcher...
Bonsoir Anne-Sophie, et merci de nous faire connaître les petites maisons d'édition et ceux (ou celles) qui les dirigent. On apprend beaucoup sur les arcanes de l'édition, les méandres de la reconnaissance littéraire avec les relations entre les journalistes, les libraires, les auteurs.
Personnellement, je pense que ces maisons d'édition ont un rôle important à jouer dans la publication d'auteurs peu (ou pas connus). Les Majors n'en veulent pas. Ces maisons sont capables de nous trouver des perles littéraires (chose de plus en plus rare de nos jours !!!). Elle a édité Michel Quint et cela lui a réussi. D'autres maisons - je pense à Vivianne Hamy - nous font découvrir de vrais bonheurs que l'on ne trouverait pas ailleurs, car atypique. D'autre part, je pense que les librairies indépendantes ont aussi un rôle important à jouer : celui de proposer à leur public (acheteurs potentiels et fidèles) des livres, des auteurs et des sujets qui sortent des sentiers battus et qui ne sont pas formatés. Je pense que c'est la meilleure manière de lutter contre des quasi monopoles d'édition ...
Pour connaître une maison d'édition, rien de tel !
Bonjour Anne-Sophie,
Ravi de revenir sur ses pages après vous avoir découvert en chair et en os. Je reviens à ce billet car je viens de découvrir les Jardins statuaires de Jacques Abeille, justement éditées chez Joelle Losfeld et je suis tombé sur celui-ci. Ce livre est si fascinant qu'il mérite largement de s'intéresser de plus près à cet éditeur. Une pépite d'autant plus rare qu'elle restera peut-être la seule oeuvre du cycle des contrées à ne pas voir le jour chez Deleatur.
L'entretien que vous avez eu est très intéressant ainsi que le débat qui s'en est suivi. Je ne peux que saluer l'initiative de Joelle Losfeld, mettant en valeur une certaine idée de l'édition qui tend à se disparaître avec la prolifération des ses supermarchés de la culture.