Anne Sophie Demonchy
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Vila-Matas m’enchante avec son recueil Bartleby et compagnie. Je demeure très intriguée par l’histoire fantasmée de cette femme latino-américaine très cultivée qui n’est jamais parvenue à écrire son livre parce qu’elle était subjuguée par les influences littéraires de Robbe-Grillet puis de Barthes. Selon Vila-Matas, son amie possédait de nombreuses qualités littéraires dont une incroyable imagination. Elle s’était installée dans le quartier latin dans les années 1970 pensant que la présence des intellectuels et écrivains habitant le quartier l’aiderait à réaliser son projet d’écriture. Hélas, très vite, elle fut paralysée par une tendance littéraire fort à la mode à cette époque : « le chosisme » qui consiste à décrire les objets plutôt que de raconter une histoire. Au lieu de travailler dans son coin, elle a préféré s’installer au Flore et autres cafés de littérateurs. Au commencement, tout s’annonçait bien : elle avait établi un plan clair et précis, ses premières pages étaient fluides mais à partir du moment où son personnage commanda une eau minérale, son roman s’enlisa ! Elle voulu en effet s’inscrire dans le mouvement du chosisme en consacrant près de trente pages à la description de l’étiquette de la bouteille ! Après ce travail laborieux, elle resta bloquée, incapable d’écrire la moindre idée supplémentaire, d’avancer dans l’intrigue. Les mois passèrent pendant lesquels elle se consacra à la lecture de textes se réclamant du Nouveau Roman et particulièrement ceux de Robbe-Gillet. Avec un sourire au coin des lèvres, on se dit qu’elle aime bien les difficultés ! Elle se décida à reprendre son roman, tiraillée par le désir de raconter une histoire de façon traditionnelle et celui de suivre la mode, d’être réactive aux nouveaux mouvements littéraires. Elle ne voulait pas passer pour « une romancière ringarde et réactionnaire ». Elle opta donc pour l’écriture à la Robbe-Grillet. Son coup de grâce tomba lorsqu’elle découvrit les publications de la revue Tel Quel et qu’elle se mit à lire Par où commencer ? de Roland Barthes. Au lieu de rassurer l’auteur novice et de lui donner des conseils précis, ce texte ne fit que la perdre davantage. Elle ne comprenait rien de toute cette dialectique mais sentait que c’était très important et qu’elle ne pouvait passer outre si elle voulait vraiment écrire son roman. Mais ne parvenant pas à surmonter ses complexes, elle n’arriva jamais à mettre un point final à son roman qui demeura inachevé.
Je trouve cette histoire extraordinaire et reflète le parcours de personnes cultivées, aspirant à écrire mais bloquées par
les études littéraires qu’elles ont menées, par le discours sur les livres actuels, les postures à adopter, les modes… Tout cela est stérile et vain certes mais si tentant !
Lecture : Bartleby et compagnie de Enrique Vila-Matas, 10/18
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