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Anne Sophie Demonchy
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Samedi 1 décembre 2007 6 01 /12 /2007 19:27

Qui a dit à un jeune auteur voulant être publié : « On n'entre ici qu'avec une réputation faite ! Devenez célèbre, et vous y trouverez des flots d'or » ? Réponse : le libraire Dauriat au jeune poète Lucien de Rubempré dans Les Illusions perdues de Balzac. Cette lecture d’un des grands romans du XIXème siècle n’est pas dépaysante mais paradoxalement très rafraîchissante. Elle permet en effet de se rendre compte que dès cette époque l’économie du livre était mise en place et que pour être édité, les obstacles, comme aujourd’hui étaient multiples.

Dans cet extrait, Lucien se rend avec quelques amis journalistes chez le libraire le plus influent de Paris pour lui présenter un manuscrit. Mais Dauriat se montre immédiatement réticent. Son premier argument est qu’il reçoit de trop nombreux manuscrits et qu’il peine à tout lire. L’idée lui viendrait presque d’avoir un comité de lecture pour le seconder dans la sélection des textes : « j'aurai bientôt besoin d'une administration pour régir le dépôt des manuscrits, un bureau de lecture pour les examiner ; il y aura des stances pour voter sur leur mérite, avec des jetons de présence, et un Secrétaire Perpétuel pour me présenter des rapports ». Devant la ténacité de ses visiteurs, il avance un second motif : il ne veut pas d’un auteur inconnu, qui n’a rien publié car cela ne lui rapporte aucun avantage : « Moi, je ne m'amuse pas à publier un livre, à risquer deux mille francs pour en gagner deux mille ; je fais des spéculations en littérature (…). Il faut autant de peine pour faire prendre un nom nouveau, un auteur et son livre, que pour faire réussir les Théâtres Etrangers, Victoires et Conquêtes, ou les Mémoires sur la Révolution, qui sont une fortune. Je ne suis pas ici pour être le marchepied des gloires à venir, mais pour gagner de l'argent et pour en donner aux hommes célèbres ». Je suis sûre que ces paroles vous rappellent quelque chose…

Lucien a ensuite le malheur de lui apprendre qu’il est poète. Selon Dauriat, les lord Byron, Lamartine et Hugo sont à l’origine d’une « invasion de barbares ». Une nouvelle génération veut imiter ses aînés sans art et sans talent, espère connaître la même gloire littéraire qu’eux et « sous prétexte d'originalité, les jeunes gens se livrent à des strophes incompréhensibles, à des poèmes descriptifs où la jeune Ecole se croit nouvelle en inventant Delille ! »

Après son laïus sur les vers qui « dévoreront la librairie », il accepte de lire le manuscrit de Lucien et lui promet que si les textes lui plaisent, il fera de lui « un grand poète » !

Le retournement de situation peut sembler étrange mais le libraire a simplement voulu montrer à Lucien que c’est lui qui décide de son destin.

Sur le chemin du retour, l’un des journalistes explique au poète que ce libraire est « le ministre de la littérature » et que dans sa boutique s’y rencontrent tous les gens importants de Paris. Et de conclure : « aujourd'hui, pour réussir, il est nécessaire d'avoir des relations. Tout est hasard, vous le voyez. Ce qu'il y a de plus dangereux est d'avoir de l'esprit tout seul dans son coin ».

 

Alors, dépaysés ? 

Publié dans : Polémiques
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