Olivier Roller
Je sors très émue de la lecture d’un récit à la fois sensible et peu bavard : Balayer, fermer, partir de Lise
Benincà (Seuil, coll « Déplacement). La narratrice part du postulat que le corps est un appartement dans lequel nous habitons. Elle réfléchit ainsi au fait que nous n’en avons qu’une
vision extérieure et que, contrairement à la maison de son père qu’il a construire parpaing après parpaing, nous n’en avons qu’une connaissance infime. Et ce corps, qui lui tient lieu
d’habitation, lui fait mal.
La citation de Georges Perec, placée en exergue, résume en quelques lignes le livre :« J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ des sources » (Espèce d’espaces). Le souvenir est au centre du récit : la narratrice se souvient de son père construisant sa maison de façon quasi maniaque. A présent qu’il vient de mourir, la maison va être vendue. Pas d’état d’âme. « On n’est pas obligé de se sentir concerné » par la mort de son père se répète-t-elle à plusieurs reprises, et pourtant, elle ne peut échapper à ce qui reste de lui : sa maison.
Si notre corps est une maison, elle est également une prison, un lieu oppressant qui est « comme une boîte fermée, les quatre murs, le sol, le plafond, c’est comme une boîte, j’ai peur de croire qu’il y a quelque chose à l’intérieur ». Dans un entretien que j’ai écouté sur France Culture, Lise Benincà avouait qu’elle n’était pas de nature bavarde. C’est vrai : son récit est très elliptique. Elle laisse au lecteur la possibilité de reconstituer l’histoire, de s’évader et de d’ajouter à son gré les pièces manquantes de ce puzzle narratif.
Cette femme, enfermée dans son corps comme dans son nouvel appartement, se sent mal. La vétusté du lieu rejaillit sur son humeur : « A l’intérieur tout s’effondre. Mon corps est poreux. Mon corps est sujet aux intrusions de l’extérieur. S’il y a un courant d’air, je m’enrhume (…). Le corps est mon lieu. Y suis-je enfermée ? Les oreilles sont des portes d’entrée. La bouche est une porte de sortie. Je parle du dedans. On m’entend du dehors ». J’admire la beauté stylistique et surtout rythmique de cet extrait. L’auteur a travaillé ses phrases, les a bien balancées afin de trouver le tempo cadencé. A propos du style, elle explique dans la postface qu’elle a voulu : « chercher le rythme qui reflète les mouvements intérieurs, le tout premier lieu ».
Ce livre est bouleversant. Il raconte une histoire assez banale en somme : un père de famille décède, ses filles veulent vendre leur
héritage. Pourtant, on pressent le drame derrière ces mots simples : « on n’est pas obligé de se sentir concerné ». Par petites touches, quasi imperceptibles, l’auteur distille des
indices pour nous faire deviner le drame qui s’est joué au sein de cette famille et qui rend la narratrice si sensible à l’espace.
Nous sommes les détenteurs des temples de la vie. A cette différence près, que c'est nous qui sommes obligés d'aller vers la prière pour nous soulager de nos chaînes.
Votre page donne envie de lire le livre.
En partant hier du salon du livre, j'étais loin de me douter qu'une alerte à la bombe allait gâcher la soirée.
Que se passe-t-il dans leur tête, pour nourir la peur des gens.
Je ne peux pas comprendre cela, même si l'on veut me faire comprendre; qu'ici nous avons la chance que cela s' avère être un canular et qu'en d'autres lieux du monde on ne prend pas le temps d'en informer les populations, lorsqu'une bombe tombe sur des innocents.
« Essayez d’imaginer. Nous tous – cela fait beaucoup de monde dont un certain nombre de personnes que vous ne connaissez pas – nous sommes tous réunis dans une pièce sans lumière. Au centre, un projecteur éclaire brillamment le sol. Celui qui entre dans la lumière, sous le projecteur, entre dans le monde et prend la conscience. C’est cette personne que les gens de l’extérieur voient et entendent, c’est à ses actes qu’ils réagissent. Les autres personnes, autour du projecteur, poursuivent leurs occupations habituelles, étudient, dorment ou jouent. Celui ou celle qui se montre à l’extérieur doit faire très attention de ne pas révéler l’existence des autres. C’est un secret de famille. »
Dans le livre de Daniel Keys, c'est pathologique.
Ici, dans votre chronique, c'est aussi troublant - même si cela n'a rien à voir formellement. Non, mais dans les deux cas (l'un psychiatrique, l'autre l'expression d'un drame intime), il y a la séparation, plus même que la dissociation, entre l'esprit et le corps.
Et ça c'est troublant.
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