Anne Sophie Demonchy
Blog sur l'actualité littéraire
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Un nègre, normalement, est tenu par le secret. Il ne devrait pas avouer dans les journaux qu’il a « collaboré » avec tel ou tel auteur. Il devrait se contenter de dire qu’il est nègre. Et encore… Selon Anne Carrière, les nègres, qui ont signé un contrat, doivent respecter leur engagement. Ce ne sont pas eux qui doivent se mettre en avant, mais les auteurs qui signent les livres. Ce sont eux que l’on veut lire. L’an dernier, j’ai connu deux déconvenues : deux auteurs ne voulaient pas témoigner parce qu’ils venaient de publier un roman et ne voulaient pas être discrédités en avouant qu’ils étaient ou avaient été nègres. Finalement, l’un des deux a accepté de me rencontrer à condition que je parle de son livre dans Le Magazine des Livres et que je ne cite pas son nom dans l’enquête. L’autre a refusé, voulant se concentrer sur la promotion de son livre (un best-seller).
Une enquête sur les nègres littéraires est à la fois passionnante et très frustrante. Passionnante parce que l’on pénètre dans les coulisses de l’édition. On apprend ainsi comment fonctionnent certaines grandes maisons, comment se fabrique un best-seller, et l’on découvre aussi que certains doutes que l’on avait à l’égard d’auteurs, très occupés, s’avèrent justes. C’est grisant, c’est scandaleux aussi parfois. Enquête frustrante surtout car si les nègres acceptent sans difficulté de parler de leur travail ou de la relation qu’ils ont avec leurs collaborateurs, dès qu’ils vous glissent des indiscrétions, ils vous demandent de couper l’enregistrement.
Les nègres aiment jouer. Leur plus grand plaisir est de lancer des rumeurs, affirmer que tel auteur a un collaborateur. On questionne un autre prête plume qui, la main sur le cœur, vous jure le contraire en vous avertissant que si vous écrivez cette révélation, vous risquez un procès. Même si vous avez réussi à remonter à la source, en trouvant qui écrit pour cet auteur, jamais vous ne pourrez l’écrire dans votre enquête…
Un nègre, en particulier, m’a raconté des balivernes et j’ai tout gobé. A ma décharge, j’étais au début de l’enquête. Il ne savait pas non plus que j’allais creuser tout ce qu’il m’avait dit et me rendre compte que c’est un véritable affabulateur. Il m’a raconté, par exemple, qu’il n’avait jamais écrit et n’écrirait jamais de romans pour quiconque. Quelque temps plus tard, je me rends chez un grand éditeur qui me dit, en passant, que le nègre en question, vient de leur remettre le manuscrit d’un roman signé par un autre !
Il faut savoir que les nègres sont censés ne rien dire de leurs activités. Ils peuvent, à la limite, avouer qu’ils ont écrit pour Loana, Michel Drucker ou Jean-Marie Bigard, cela n’étonnera personne. On ne demande pas à Zidane de savoir écrire mais de remporter des matches. En revanche, qu’un nègre avoue écrire des romans à la place d’un auteur est un sacrilège. Bien peu ont osé le faire et cela ne leur a pas porté chance. Les éditeurs d’ailleurs ne font plus confiance aux bavards puisque c’est non seulement l’image de l’auteur qui est entachée mais également la leur. Jamais par conséquent un nègre ne vous avouera avoir écrit un roman pour un autre.
Finalement, les romans sur le sujet en disent peut-être plus que les articles qui sont toujours prudents. Tout le monde étant tenu au secret, il n’y a que par le biais de la fiction que les nègres peuvent donner quelques révélations, même si jamais, aucun nom ne sera lâché.
Je me demande souvent ce qu'un "nègre" littéraire a dans la tête: l'argent ou la possibilité de mettre un pied dans l'édition me paraissent des motivations bien faibles par rapport à la contre-partie: voir un nom à la place du sien, cacher sa paternité... (je parle bien sûr des oeuvres "un minimum" littéraires, pas des autobiographies de Loana et autres:)
Par ailleurs, comme tu le montres bien ici, ce qu'il y a de vicieux avec cette notion, c'est que ça peut donner lieu aux rumeurs les plus folles, les mythomanes peuvent s'en donner à coeur joie, surtout qu'on est dans le demi-mot (au fait, saviez vous que j'avais donné un coup de main à Muriel Barbery, pour son Hérisson, elle bloquait au milieu de l'histoire, j'ai dû lui écrire la fin... mais chuuuut... je ne peux pas en dire plus... pour la réputation de Muriel et pour moi même...vous comprenez, hein). Sérieusement, tout "témoignage" doit être pris avec des pincettes, on imagine les réglements de comptes qui peuvent expliquer ce type de rumeurs. Du coup, j'ai tendance à penser que ce phénomène est très marginal en littérature, même pour les best sellers, mais sans doute suis-je (encore une fois) trop naïf.
D'autre part, il ne faut pas comprendre nègre et rewriter. Le nègre écrit une histoire à partir d'une page blanche tandis que le rewriter corrige, propose de nouvelles pistes, voire réécrit certains passages. Il peut donc arriver à n'importe quel auteur de voir son texte "réécrit" avec la collaboration d'un pro, voire de l'éditeur lui-même mais c'est une chose courante.
Pour le nombre de livres écrits par des nègres, cela concerne à peu près 20% de la production éditoriale (essais, documents, romans...). Tu vois, cela n'a rien de marginal !
Donc vous dites, il y a des prete pume. C'est tout.
J'attendais beaucoup en entamant ma lecture. Je n'ai rien appris. Je me doutais un peu que les prete plume voulaient garder l'anonymat, voyez-vous. Je comprends bien que vous ne puissiez en dire plus. Mais alors pourquoi le dire ? "Je sais des choses, mais je ne peux vous les dire...."
J'aime bien votre blog, Anne-Sophie, mais là, je trouve que ce genre d'article dessert sa propre cause. Il amplifie les rumeurs, augmente les paranos et les suspicions sans rien apporter de plus. Comme dit ailleurs : "C'est là où on sait le moins qu'on fait soupconner le plus."
Bien cordialement
Quant à ce billet décevant, j'essaierai de faire mieux la prochaine fois !
Cordialement,
Une question que je me suis toujours posé : comment fait-on pour devenir nègre littéraire ?
Ce sont des auteurs ratés ? Des auteurs qui ne vendent pas et auxquels on fait ce genre de "propositions" ? Des gens qui traînent dans les cercles fermés parisiens ?
Comment sont-ils choisis ? On leur fait passer des tests, comme les correcteurs ?
Bon d'accord, ça fait six questions ;-)
Mais on ne peut rien dire!
Un de mes amis a effectué cette tâche durant près de 25 ans, aujourd'hui il publie des livres sous son propre nom mais les grandes maisons avec qui il a travaillé lui refusent ses textes. Pourquoi?
Parce qu'ils ont peur que l'on reconnaisse son style! Il recommence tout à zéro parce qu'il aime écrire par-dessus tout.
Mais quelle ingratitude envers lui je trouve...
vous voulez sans doute dire "Magazine des livres" et noin "LIvres Hebdo". J'ai accepté de parler de son livre qui m'a beaucoup plus. Sinon, je l'aurais lu mais n'en aurais rien dit... Il se trouve que le livre était vraiment bien, donc le deal a fonctionné. Vous voulez mener l'enquête pour se cache derrière cet anonyme ?!
j'ai oublié de répondre à vos questions.
1) On devient nègre parfois par hasard : un éditeur vous propose de collaborer avec un auteur pour lui écrire son bouquin. Il vous connaît donc. Ou bien parce que vous l'avez décidé : vous écrivez par exemple pas mal dans la presse, vous êtes journaliste, vous avez une plume...
2) Ce ne sont pas des auteurs ratés, enfin je crois. Rambaud, Dan Franck ont été primés par des prix littéraires reconnus. D'autres, et je réponds ainsi à MARIE entre autres, ne veulent pas écrire sous leur propre nom pour rester libres, écrire des trucs dont ils ne seraient pas particulièrement fiers d'être auteurs...
3)Les nègres qui écrivent aussi sous leur propre nom veulent souvent pouvoir vivre de leur plume et bpar conséqwuent acceptent d'écrire pour d'autres. Mais ce n'est pas parce qu'ils ne ven,dent pas qu'on leur propose ce job.
4) Ce sont souvent des gens qui connaissent bien le milieu. Mais pas toujours. Ils sont en tout cas là au bon moment et savent flairer le bon coup. Il peut même arriver que des nègres présentent des auteurs à leur(s) éditeur(s).
5) Ils sont choisis par l'auteur et l'éditeur à partir d'un CV et d'un book : les nègres présentent leurs différents travaux.
6) On ne leur fait pas passer de test mais parfois un entretien
Merci de ces questions Newton, j'y reviendrai donc plus tard dans un billet, de façon plus développée.
Nègre, une profession décidément bien mystérieuse...
pour ma part le mot "nègre" aurait tendance à me géner, et ce qui me gêne le plus c'est le fait que ça n'a pas l'air de gêner beaucoup. Il n'y a que quelques rares remarques. Le statut du nègre est proche de l'esclave sans identité, sans capacité d'avoir une parole revendiquée. Sans doute vit il une improbable liberté. Sans doute y a t 'il queque chose de grisant de créer dans l'ombre.
Je préfère le mot "plume". Les maisons engageraient des "plumes". ça n'a rien de scandalisant. Il y a des auteurs que j'imagine mal écrire, je ne serais pas étonné qu'ils aient une plume, et ça ne me scandiserais pas, je pense même que ça me rassurerait. L'écrivain a tant cette aura d'une certaine perfection que cela me donne à douter.
Ce qui me gène également c'est le côté "je fais faire mon travail par un autre, mais c'est moi qui ait les honneurs". Que certains auteurs souhaitent rester anonymes, veuillent faire un exercice de style, aient besoin d'argent ... je veux bien comprendre tout cela.
Mais que penser de l'auteur qui signe quelque chose qu'il n'a pas écrit, et qui touche les droits d'auteur y afférents ? Que penserait on du peintre qui se contenterait de signer des toiles sans toucher un pinceau ? du chanteur qui n'utiliserait que le play-back ... ? Le droit d'auteur est censé rémunérer le travail de l'auteur, pas le droit à l'image ... Où ces gens placent ils leur fierté ?
Que penser également des maisons d'éditions qui tolèrent ou suscitent de tels procédés ? Si le signataire de l'oeuvre écrit si mal, ou si peu ... ou si ... je ne sais quoi, pourquoi le contrat est il à son nom ? et si celui qui écrit le fait si bien, pourquoi n'est-ce pas lui que l'on voit en 4° de couverture ? Cela ne sert qu'à rendre le système plus incompréhensible - et donc plus criticable - au néophite.
Pour ma part, je me considère comme une "apprentie écrivaillone" plus que comme un auteur. Et je pense que toute peine mérite salaire et que le droit d'auteur doit revenir à l'auteur réel, pas à celui qui fait plus joli sur la photo et qui parle bien à la télé. Mais sans doute suis-je une idéaliste ...
Oui, les nègres sont de fascinants personnages littéraires.
J'ai récemment passé une journée avec un nègre, qui était mon voisin de stand dans un salon du livre. Il venait d'écrire, et de bien écrire, un premier roman, et m'a dit qu'il vivait déjà de sa plume. Devant mon étonnement, il m'a précisé qu'il était nègre de deux auteurs connus. Il m'a instamment demandé de ne pas citer son nom - demande que j'ai toujours respectée.
C'était un vrai professionnel : malgré mon indiscrète insistance, il n'a jamais voulu me donner le nom de ces auteurs-imposteurs. Mais, à ma question "Ca ne vous frustre pas de ne pas vous sentir vous-même quand vous écrivez ?", il m'a répondu : "Je me sens plus moi-même quand j'écris pour eux que lorsque j'écris sous mon vrai nom. J'ai plus confiance en moi, je prends plus de risques..."
Je vais de ce pas visister votre blog.
je l'ai vu et j'en parle là : http://www.lalettrine.com/article-7044474.html
je découvre ce site en tombant sur billet et j'avoue que j'en reste pantois. Bien sûr, je savais que cette pratique existait mais à de telles proportions !
Je ne me considère pas (encore) comme un auteur, puisque je n'en vis pas, mais je comprends très bien que l'on puisse être "nègre". Simplement parce que, lorsqu'on écrit, c'est en tout cas mon cas, on devient un autre, voire plusieurs autres. Je ne parle pas de schizophrénie, mais de roles. On se met à la place de chacun de ses personnages.
Ainsi, je pense qu'il n'est pas difficile, par la suite de se mettre à la place d'un "personnage extèrieur", tout comme on écrirait sur un sujet particulier.
L'amour propre, ensuite ?
Et bien, on fait avec, comme souvent dans la vie, sans être "nègre", non ?
Merci pour ce billet et j'ajoute ce site dans mes favoris : c'est un joli coin pour de belles balades, on dirait.
Alainement,
Cordial.
Ecrire est pour moi aujourd'hui une véritable passion. Réussir à gagner ma vie en le faisant est le but très très difficile que je me suis pourtant fixé. Ne pas être sous les feux de la rampe et assouvir cette passion me convient parfaitement - je suis plutôt introverti et aime simplement laisser vagabonder mon imagination pour le plaisir du lecteur. Le métier de "nègre" me conviendrait parfaitement. Si alors quelqu'un pouvait me signaler les bonnes adresses ou autres contacts permettant de proposer ses services sous contrat, je lui en serai très reconnaissant. Dans cette vive attente, cordiales salutations littéraires à tous.
Thierry