Jeudi soir, j’étais au Centre culturel suédois assister à un débat entre Nicolas Fargues (l’auteur
de Beau rôle, publié chez POL) et Jonas Hassen Khemiri (l’auteur de Montecore, un tigre unique au Serpent à Plumes). Il était animé par la journaliste Delphine Peras qui les a
réunis autour des thèmes de l’identité, du métissage et du rapport à autrui.
Pourquoi écrire ?
Jonas Hassen Khemiri est né en Suède en 1978 de père tunisien et de mère suédoise. Il a vécu dans divers endroits et a beaucoup voyagé. Chez ses parents, enfant, il parlait plusieurs langues, au point de les mélanger, de les mixer. Son père affirmait ainsi que chez lui, on parlait le « khemirois » ! Parce qu’il a un rapport très particulier avec la langue, Jonas Hassen Khémiri affirme qu’il écrit pour prendre le pouvoir sur elle.
De son côté Nicolas Fargues, qui a vécu enfant au Cameroun et au Liban puis en France, s’est toujours « senti étranger à la France ». Il a toujours été plus proche avec des enfants venus du sud. Il s’est également marié avec une Africaine et revendique encore son attachement à ces pays du sud.
Contrairement à Jonas H. Khemiri, Nicolas Fargues écrit pour remettre en cause ses certitudes et se mettre face à lui-même pour mieux se connaître.
Quel souvenir gardent-t-ils de leur premier roman ?
Nicolas Fargues, qui a publié six romans, se souvient que dans le premier, il voulait prouver combien il savait bien écrire. Il recherchait les belles phrases, les bons mots.
Jonas H. Khemiri n’a pas publié son premier roman, se rendant compte qu’il ne l’avait pas écrit pour lui, mais en vue d’un lecteur. Le résultat était donc mauvais. Il cherchait trop à séduire son lecteur, lui montrer lui aussi qu’il maîtrisait bien la langue suédoise.
Quelle réception ont eu les livres auprès des lecteurs ?
Même si les livres de Jonas Khémiri se sont vendus à plus de 200 00 exemplaires ( ! ) en Suède, celui-ci a reçu dès son premier roman de nombreuses lettres dans lesquelles les lecteurs exprimaient leur colère à l’égard d’un auteur qui se permet de maltraiter la langue, de faire des jeux de mots avec elle, de triturer au gré de sa fantaisie sa syntaxe.
Nicolas Fargues, ne voulant pas séduire à tout prix ses lecteurs ni avoir « le beau rôle », a reçu de nombreuses critiques de ses proches se sentant parfois trahis. En effet, l’auteur écrit ses romans à partir d’expériences réelles. Ecrire est, selon lui, une « façon de s’affirmer, d’être [lui]-même », à partir de ce postulat de départ, il en assume les conséquences.
Comment construire un roman ?
Au commencement, Jonas Khemiri prépare un plan détaillé et se sent incapable d’écrire avant d’avoir une idée précise de ce qu’il souhaite faire. Mais, au bout de trois semaines, une fois qu’il s’est lancé dans la rédaction, il jette son plan.
Nicolas Fargues ne fait jamais de plan, ses romans se font selon une sorte d’ « élan ». En revanche, il définit ses personnages avant de commencer la rédaction de son texte.
Qui a le pouvoir : l’auteur ou les personnages ?
Jonas Khemiri a travaillé pendant quatre mois son personnage central de Montecore, un tigre unique, qui s’appelle Kadir. Il a rédigé mille pages et finalement les a trouvées si mauvaises qu’il les a jetées : Kadir était trop envahissant, bizarre. L’auteur a pris le pouvoir sur son personnage. Pour trouver le ton juste, Jonas Khemiri parle beaucoup avec lui-même, à haute voix. Il aurait découvert la voix de Kadir lors d’un séjour en France en 2002. Ce personnage l’a tellement hanté qu’à la fin, il parlait comme lui !
Nicolas Fargues, en revanche, se laisse complètement porter par ses personnages qui le guident dans l’écriture. Il affirme avoir hâte, quand il a l’impression d’avoir tout dit de ses personnages, de finir son livre. Il est impatient de remettre son manuscrit à son éditeur et de passer à autre chose. Il va même jusqu’à dire qu’au début il croit en son histoire mais qu’au bout d’un moment, il « n’y croi[t] plus ».
Derniers Commentaires