Anne Sophie Demonchy
Blog sur l'actualité littéraire
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Suite à l’émission « Les nouveaux rois du divertissement » et ma rencontre
avec Claire L’Hoër le mois dernier chez elle, j’ai
eu très envie d’en savoir plus sur cet éditeur atypique et indépendant : Scali. Indépendant, il s’est spécialisé dans la culture pop et rock. Il est par conséquent discret dans la presse non
spécialisée. Atypique parce qu’il publie près de 80 livres par an et se distingue ces dernières semaines avec des livres d’actualité écrits et édités en quelques semaines.
C’est donc avec un enthousiasme non dissimulé que j’ai pénétré les locaux des éditions Scali situées en plein cœur du quartier de la gare de l’Est dans le Xème arrondissement, loin du QG des grands éditeurs parisiens.
Bertil Scali a créé sa maison d’édition en 2004 pour publier des livres sur la contre-culture et la culture pop. Il est secondé par son épouse, Valentine, une secrétaire, une attachée de presse en free lance et un stagiaire. C’est avec cette équipe restreinte que Scali parvient à sélectionner les manuscrits, travailler les textes, s’occuper du suivi commercial et des projets… Parce que l’équipe est trop petite pour prendre en charge tous les projets, elle fait appel à « des auteurs qui eux-mêmes travaillent avec des journalistes. Ce réseau propose des livres que l’on accepte ou pas ». Ces jours-ci sort en librairie un essai sur Bertrand Cantat (Un noir désir d’Andy Vérol) apporté par Patrick Eudeline.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Scali publie peu de livres « commerciaux » : « 90% de notre production est constitué de livres à petits tirages, à petites mises en place, malheureusement. Ce sont des livres souvent qualifiés de « subculture » ; or je pense qu’aujourd’hui c’est la culture de tous. C’est le cœur de notre catalogue, c’est vraiment ce en quoi on croit, ce que l’on veut développer. Il n’y a pas tant de choses sur ces sujets-là ». En regardant les sorties de ce mois de juillet, on s’aperçoit que ce sont les romans générationnels et les livres sur la musique qui dominent.
Mais Bertil Scali ne cache pas non plus son goût pour l’actualité et ce que les journalistes appellent les quick books (livres écrits et publiés en quelques semaines) : « j’ai une formation de journaliste. J’ai travaillé 8 ans à Paris-Match, puis au Daily Mirror qui est un tabloïd britannique, j’étais correspondant très longtemps à Paris-Match à Londres, 5 ans à VSD dans les services d’actualités en tant que reporter ; j’ai donc une culture du journalisme et une habitude de la réaction à chaud, rapide sur les événements ». Sans être une maison d’édition spécialisée dans le document, Scali aime publier des livres d’actualité si l’occasion se présente : « si on pense que ça peut être rentable et amusant et que ça peut nous permettre de gagner un peu d’argent et financer nos autres livres qui sont en général plus confidentiels, on le fait. Il y a eu une succession d’événements dans l’actualité qui a permis la publication de plusieurs livres de ce type. C’était parce que l’actualité a été extrêmement forte. C’est principalement grâce à Sarkozy et ça dépasse la politique : son arrivée a changé la vie quotidienne, culturelle… et a eu un impact massif. Il est hors du commun. En l’espace de trois mois, il se sépare de sa femme, se réconcilie, est élu président, divorce et six semaines plus tard arrive au bras d’un top model people. C’est fou ! Pour nous c’était l’occasion de traiter ça (Carla et Nicolas, chronique d’une liaison dangereuse). Carla Bruni est en plus un personnage très rock’n’roll », ce qui colle parfaitement avec l’esprit Scali car selon l’éditeur, « on a tendance à associer la pop culture à quelque chose d’underground et que ce qui est rock est forcément marginal. Nous, c’est ce qu’on fait : on raconte toute l’histoire de l’actualité contemporaine qui est complètement liée à ces cultures. Mais ce n’est pas tout. Quand un film comme Les Ch’tis explose toutes les recettes d’entrées de toute l’histoire du cinéma français, c’est un phénomène culturel d’aujourd’hui. Claire L’Hoër nous contacte pour nous dire qu’elle est du Nord, agrégée d’Histoire et voudrait traiter de ce sujet qui est d’expliquer pourquoi ce film a eu cet impact socio-culturel. On ne dit pas non. C’est vrai que tout à coup, on voit que ça provoque des réactions. Certains pensent qu’on est devenus du jour au lendemain milliardaires avec ces livres. Ce qui n’est pas le cas malheureusement. D’autres nous disent qu’on fait ça pour l’argent. Nous, on est indépendant. Ce qui signifie gagner de l’argent. Si on n’en gagne pas, on en perd et on meurt ». Le problème selon l’éditeur est de survivre, de façon indépendante, dans le milieu dominé par les grands groupes très puissants. Aussi, « si on veut continuer à pouvoir publier des livres sur la musique électronique (Global Techno, de Jean-Yves Leloup) par exemple avec une mise en place de 500 exemplaires ou la culture punk (Dictionnaire raisonné du punk) avec une mise en place de 300 exemplaires, on a aussi besoin de faire des livres qui se vendent bien. On est sur un marché, on est indépendant. La concurrence est extrêmement violente, en particulier pour les petits éditeurs qui sont les moins visibles. Les gros groupes sont centenaires, riches et puissants. Nous, on n’est rien… On survit comme on peut. On essaie de trouver un équilibre entre nos publications commerciales et confidentielles. Il faut comprendre qu’un petit éditeur indépendant ne vit que de ses ventes, il n’a pas de fonds, ne profite pas de toutes les ventes de droits annexes et n’a pas de moyens financiers énormes. Nous, on utilise des bouts de ficelles. On trouve des auteurs passionnés et on fait des livres qui nous motivent. Si de temps en temps, on peut publier un livre qui nous permet de rééquilibrer nos comptes, on ne doit pas s’en priver ».
Bertil Scali défend sa production et surtout n’aime pas que l’on catalogue certains de ses livres. C’est le cas d’Innocente de Lucie Ceccaldi que je classe parmi les livres d’actualité : « Ce récit formidable de la mère de Michel Houellebecq parle de l’Algérie d’avant et pendant la guerre, l’Algérie sous l’occupation américaine. Il décrit le début de l’émancipation des femmes et de l’époque Hippie. Ce livre n’aurait évidemment pas eu autant de répercussion s’il n’avait pas été écrit par la mère de Houellebecq. Evidemment, elle est aussi la mère de l’un des écrivains français contemporains le plus important. C’est ce qui rend ce livre encore plus riche. J’étais non seulement pris par le récit de cette femme mais aussi par l’histoire filiale. J’ai retrouvé tous les thèmes que Michel Houellebecq aborde dans ses romans ».
Si Bertil Scali a voulu publier le récit de Lucie Ceccaldi en communiquant sur sa filiation avec Michel Houellebecq, il n’en demeure pas moins qu’il a un goût très affirmé pour les récits générationnels. Il aime les livres racontant le passage de l’enfance à l’âge adulte inscrit dans une époque (liée à une musique, des films…). C’est ainsi qu’au moment de la publication d’Innocente, sort le roman d’une certaine Gabrielle Maudet : Un Long ruban de goudron, racontant également les années hippies, roman dont j’aurai très vite l’occasion de vous parler. L’année dernière, Scali a découvert un très jeune auteur, Boris Bergman, âgé seulement de 15 ans. Ce garçon lui a envoyé le manuscrit d’un journal racontant comment le rock avait changé sa vie : Viens là que je te tue ma belle. Très vite, l’éditeur a été confronté à de nombreux obstacles. D’abord de la part des commerciaux qui ne parvenaient pas à placer le livre en librairie (500 exemplaires au départ), ensuite de la part des journalistes qui n’ont pas apprécié, ne comprenant pas la démarche de publier un si jeune garçon. Finalement, Boris Bergman a été sélectionné au prix de Flore, il a perdu à une voix contre Amélie Nothomb, et a reçu Prix de Flore des lycéens comme lot de consolation. Le livre s’est vendu à 6 500 exemplaires ! A partir de cette expérience, les éditions Scali ont lancé un concours : le Grand Jeu qui permet à des lycéens d’écrire un roman qui, s’il est sélectionné, sera publié. Cette démarche permet ainsi à des jeunes de se mettre à écrire et à retravailler des textes de façon non scolaire. Bertil Scali est intarissable sur ce projet : « Ces livres écrits par des jeunes comme ça c’est beau : c’est spontané, plus poétique que ce qu’on imagine. On se rend compte que grâce à Internet, les ados peuvent acquérir une culture musicale et cinématographique bien plus dense que les générations précédentes. Ceux qui sont capables d’assimiler tout ça peuvent écrire des choses magnifiques. Nous, on a envie de valoriser ces textes ».
L’autre aspect que les éditions Scali défendent avec beaucoup de passion ce sont les livres sur la subculture, encore trop peu visibles. Selon l’éditeur, le problème c’est que « tout le monde parle de la même chose. Tout le monde pense que ce dont on n’a pas encore parlé n’intéresse personne. Moi je ne le pense pas. Notre maison a un public et on a une véritable relation avec nos lecteurs qui apprécient notre travail. Parmi nos lecteurs, on se rend compte qu’il y a des personnes de toutes les générations s’intéressant à cette culture rock. Elles ouvrent des blogs, se retrouvent sur des forums pour parler musique et culture. Un type comme Patrick Eudeline, c’est une star dans les lycées. C’est grâce à des journaux comme « Rock and Folk » qui continuent à défendre cette culture et à la raconter, ces journaux sont très lus par les adolescents, et sur Internet, ils se retrouvent autour de ces sujets, découvrent ainsi les Rolling Stones, Eudeline, Rimbaud, la littérature… Ils veulent alors écrire. Nous, on reçoit de nombreux manuscrits d’adolescents qui nous proposent des poèmes, des romans… Mais on est dans un pays conservateur. Pour moi, ce sont les mêmes personnes qui considèrent que ce n’est pas bien de faire un livre d’actualité qui va se vendre et de publier un auteur de 15 ans. En plus, on reproche de façon beaucoup plus virulente à un petit éditeur de publier des livres d’actu pour équilibrer des comptes qu’à d’autres éditeurs beaucoup plus importants. Les gros éditeurs le font tous ».
Pour conclure, Bertil Scali m’a présenté sa « Revue » littéraire : « Je considère qu’une maison d’édition est un média. On a eu envie de donner une place à des textes trop courts pour constituer un livre. Le thème de ce premier numéro est mai 68. Les intervenants ont entre 15 et 70 ans ! On trouve des interviews, des extraits de livres publiés chez Scali, des textes plus ou moins longs… » En partenariat avec Technikart, la revue est disponible en librairie et en kiosque.
Cette rencontre avec Bertil Scali était passionnante parce que non seulement nous avons discuté culture mais également édition indépendante. Cette maison se bat avec les mêmes armes que les gros éditeurs en publiant des livres grand public et en faisant le choix de la grosse production tout en gardant sa ligne éditoriale d’origine : les récits générationnels et la subculture.
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