Anne-Sophie Demonchy
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Comme je vous l’ai déjà dit, les romans « de vacances » ne sont vraiment pas mon passe-temps favori. Tant pis… J’ai trouvé mon bonheur ce matin en lisant une
comédie gériatrique : R.A.S Infirmière-Chef de Bryan Stanley Johnson qui m’a ravi le cœur et l’esprit. Une bonne poilade acide dès le réveil, voilà de quoi se mettre en joie pour la
journée ! Grâce à cet auteur britannique mort en 1973, à l’âge de 40 ans, on réalise avec horreur que l’on peut rire de tout, même de la maladie, de la vieillesse et de ses nombreux tracas.
L’hospice n’est pas un lieu très rock’n’roll, pensez-vous. Détrompez-vous : dans ce livre, papis et mamies vous entonnent des chansons, vous font participer à des jeux
avant le coucher comme celui de se faire passer une boîte mystérieuse dans laquelle l’infirmière a déposé une belle crotte de chien pour écoeurer la galerie et faire oublier les souffrances des
uns et des autres en détournant leur attention.
Mais ce roman ne serait pas aussi génial si l’auteur n’avait pas un talent comparable à un Samuel Beckett dans sa manière de traiter le roman, de renouveler sa forme, d’expérimenter de nouvelles techniques, rendant le livre multidimensionnel.
R.A.S. infirmière-chef se compose de neuf chapitres de 21 pages chacun excepté le dernier, consacré à l’infirmière-chef qui s’octroie une page supplémentaire. Dans un hospice, huit vieillards âgés de 74 à 94 ans, passent la soirée ensemble avec l’infirmière-chef qui organise les différentes animations. Chaque chapitre donne la parole à chacun des vieillards qui commentent à la fois ce qui se passe (le goût du repas, les exercices débiles proposés par l’infirmière…), leur vie passée… Parfois, ils répondent aux injonctions de la chef ou aux demandes des autres pensionnaires. Pour savoir leurs propos, il faut se rendre à la page de la personne concernée… En effet, le roman ne se lit pas de façon linéaire. Il se lit chapitre après chapitre mais aussi page à page : ainsi les pages 12 par exemple de tous les chapitres se font écho. A la page 5, les vieillards comme l’infirmière-chef entonnent en chœur leur hymne.
Avant chaque début de chapitre, un petit bilan de santé est transcrit. On connaît l’âge, la situation de famille de la personne concernée, mais aussi son état de santé au niveau de l’ouïe, de l’odorat, du toucher comme son test de sénilité. L’auteur a prévu une montée en puissance concernant la noirceur de son récit : plus on avance dans le livre, plus les protagonistes sont vieux et séniles. Leurs silences, leurs endormissements sont traduits par des blancs typographiques. Ainsi le dernier vieillard, complètement sénile, est quasi incapable de prononcer une parole, sinon un mot complètement insensé.
Au fur et à mesure, le lecteur réalise que l’infirmière est d’une extrême cruauté envers ses patients : elle leur fait de mauvais tours, les oblige à faire de l’exercice physique : « un voyage » selon son expression où les valides poussent les fauteuils des invalides tandis que ceux-ci agitent les membres encore mobiles !
Qu’y a-t-il de drôle dans tout cela ? Tout : la manière de rapporter des petits faits du quotidien, la déchéance des corps comme de l’esprit vue par les vieillards eux-mêmes, la cruauté qui émane des uns et des autres. C’est par le rire que l’auteur nous envoie en pleine figure la réalité de la vieillesse, thème fort peu traité, avec autant de justesse.
C’est un excellent roman expérimental qui secoue le lecteur et le renvoie à sa condition humaine. Magistral !
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