Anne Sophie Demonchy
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Quand j’étais prof à Bobigny, ma classe de 6ème me demandait sans cesse pourquoi on lisait des passages de l'Odyssée, aventures qui n’évoquaient rien pour elle. A Ivry, avec mes 5èmes, cette fois, c’était mes ponts entre l’Histoire et la Littérature qu’ils ne concevaient pas : « on est en histoire ou en français, Madame ? » On prend le temps d’expliquer ses méthodes, de montrer ce qu’il y a d’intéressant pour eux de connaître Homère ou de savoir mettre en contexte une œuvre… Les élèves peu à peu saisissent votre point de vue si vous avez su les convaincre.
Un conte de Voltaire, « Jeannot et Colin », illustre parfaitement cette réticence à l’égard de la culture. Ainsi, le jeune marquis Jeannot doit avoir un précepteur censé lui délivrer un enseignement solide :
« Monsieur voulait que son fils apprît le latin, madame ne le voulait pas. Ils prirent pour arbitre un auteur qui était célèbre alors par des ouvrages agréables. Il fut prié à dîner. Le maître de la maison commença par lui dire : « Monsieur, comme vous savez le latin, et que vous êtes un homme de la cour... - Moi! monsieur, du latin ! je n’en sais pas un mot, répondit le bel esprit, et bien m’en a pris : il est clair qu’on parle beaucoup mieux sa langue quand on ne partage pas son application entre elle et les langues étrangères. Voyez toutes nos dames, elles ont l’esprit plus agréable que les hommes; leurs lettres sont écrites avec cent fois plus de grâce; elles n’ont sur nous cette supériorité que parce qu’elles ne savent pas le latin.
- Eh bien; n’avais-je pas raison ? dit madame. Je veux que mon fils soit un homme d’esprit, qu’il réussisse dans le monde; et vous voyez bien que, s’il savait le latin, il serait perdu. Joue-t-on, s’il vous plaît, la comédie et l’opéra en latin ? plaide-t-on en latin, quand on a un procès ? fait-on l’amour en latin ? » Monsieur, ébloui de ces raisons, passa condamnation, et il fut conclu que le jeune marquis ne perdrait point son temps à connaître Cicéron, Horace et Virgile. « Mais qu’apprendra-t-il donc ? car encore faut-il qu’il sache quelque chose ; ne pourrait-on pas lui montrer un peu de géographie ? - A quoi cela lui servira-t-il ? répondit le gouverneur. Quand M. le marquis ira dans ses terres, les postillons ne sauront-ils pas les chemins ? ils ne l’égareront certainement pas. On n’a pas besoin d’un quart de cercle pour voyager, et on va très commodément de Paris en Auvergne sans qu’il soit besoin de savoir sous quelle latitude on se trouve ».
Le débat se poursuit mais vous avez compris l’idée : à quoi sert-il d’apprendre quelque chose qui ne nous sert à rien dans la vie de tous les jours ? Les élèves sont souvent d’accord avec ces arguments et il est difficile mais nécessaire de leur prouver au contraire combien, pour être libres d’esprit, ils ont besoin d’être cultivés et ouverts.
Tout ce travail ne sera bientôt plus nécessaire puisque le gouvernement a décidé de donner raison aux élèves. Dès la rentrée prochaine, le lycée change radicalement, dans un premier temps la classe de 2nde et les années suivantes, la 1ère et la Terminale. En seconde, donc, il y aura un tronc commun, avec des lettres, maths, histoire-géo, deux langues vivantes et sport. Le reste (physique, sciences naturelles, langues mortes…) sera optionnel. Dès la 2nde, on pourra donc ne plus faire de sciences… En Première et en Terminale, ce sera mieux encore pour ceux qui n’ « aiment » ni les maths ni l’histoire ni la géographie puisque ces différentes matières ne seront plus obligatoires ! Pour éviter le moindre échec, les élèves devront suivre un certain nombre de cours pendant un semestre mais s’ils sont mauvais dans des matières, ils pourront les changer au semestre suivant. Objectif : aucun redoublement.
Enfin, tous les élèves auront le même volume horaire hebdomadaire : 27 heures alors que pour le moment, il était de 28 à 35 heures. Cette réduction signifie donc que les élèves ne pourront pas choisir autant d’options qu’ils le souhaitent…
Toutes ces réformes visent, si je suis le raisonnement de Monsieur Darcos, à éviter les échecs scolaires trop nombreux. Les élèves qui sont nuls en maths ou en histoire n’auront donc plus à subir des matières qui ne leur serviront à rien dans leur vie professionnelle.
J’entends ce raisonnement purement utilitaire mais j’entends surtout le raisonnement économique derrière. Plus de redoublements, moins d’heures d’enseignement… Par conséquent, moins de profs.
Mais je vais pousser le raisonnement plus loin : croyez-vous que les enfants issus de familles aisées et intellectuelles voudront aller dans ces écoles où le niveau risque de baisser considérablement puisque quoiqu’il advienne tous les élèves passeront, où le programme optionnel ne sera pas arrêté, les élèves pouvant abandonner ou commencer le cours au deuxième trimestre, etc. ? L’objectif est de pousser les gens à mettre les enfants dans le privé, même si ces écoles restent subventionnées par l’Etat et sont soumises aux mêmes réformes et programmes que les écoles publiques. Les familles les plus riches pourront se tourner alors vers les écoles privées totales, complètement indépendantes : les professeurs ne sont donc pas payés par l’Etat mais par les familles et délivrent des enseignements différents avec une pédagogie particulière. Quel est le problème de ces réformes ? Il est très simple : les familles aisées iront dans le privé (plus ou moins subventionné par l’Etat) et les autres, parce qu’elles n’en ont pas les moyens, laisseront leurs enfants dans le public. Les ghettos se renforceront davantage et pas uniquement au lycée mais dans la suite du parcours. On suit le modèle américain où un certain nombre de matières n’est pas obligatoire comme l’histoire ou la géographie. Ils ne sont pas plus idiots que nous me rétorqueront certains. Peut-être, mais les élites vont ensuite dans des universités payantes, extrêmement chères, qui offrent des enseignements de très hauts niveaux.
C’est une école de plus en plus inégalitaire qui se prépare… En tant que prof, je me sens concernée au premier chef, mais pas seulement. Je pense à ces adolescents qui auront un enseignement « à la carte » qui permettra à l’Etat de faire de belles économies.
- Hélas! madame, à quoi [l’histoire] est-il bon? Répondit [le précepteur]. Il n’y a certainement d’agréable et d’utile que l’histoire du jour. Toutes les histoires anciennes, comme le disait un de nos beaux esprits, ne sont que des fables convenues; et, pour les modernes, c’est un chaos qu’on ne peut débrouiller. Qu’importe à M. votre fils que Charlemagne ait institué les douze pairs de France, et que son successeur ait été bègue?
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