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Anne Sophie Demonchy
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Mardi 14 octobre 2008 2 14 /10 /2008 07:53

Depuis quelques semaines, il est impossible de regarder la télévision ou de lire un magazine littéraire sans avoir affaire à Josyane Savigneau qui était autrefois la directrice du Monde des Livres et qui aujourd’hui demeure journaliste dans le supplément littéraire mais « destituée » de ses fonctions. Elle vient de publier une autobiographie, Point de côté (Stock).

 

Il ne s’agit pas pour moi d’attaquer ou au contraire de défendre un livre que je n’ai pas lu et qui a priori ne me dit rien. Ses déboires avec Le Monde ne m’intéressent pas vraiment. En revanche, en lisant les interviews qu’elle a accordées à de nombreux médias, notamment à Transfuge (n° octobre), j’ai repensé à un auteur qu’elle avait défendu bec et ongles l’année dernière : Yannick Haenel, auteur que j’ai lu cet été.

 

Je suis donc partie en Corse, en août dernier, avec non seulement quelques nouveautés à paraître en septembre mais également des livres parus à la rentrée précédente et que je n’avais pas eu le temps de lire. Parmi eux, Cercle, un livre encensé par une bonne partie de la critique. Evidemment, je connaissais les polémiques autour de ce roman : Alina Reyes accusant Y. Haenel de plagiat, la remise en cause du prix Décembre attribué au protégé de Ph. Sollers…

 

Mais puisqu’il est question de liberté et de rêveries, je me suis dit, bien naïvement, que Cercle me permettrait de voyager au-delà de mon île.  Allongée sur le sable, les pieds en éventail, je me suis laissé porter par la voix si particulière de Yannick Haenel. Mais dès les premières pages, notre embarcation a connu de violentes embardées. Je me suis raidie, ai senti le soleil me cramant la peau et le sable me grattant le dos :

 

« Le narrateur agit avec ses découvertes comme on agit avec sa propre solitude. Rien ne sera plus féroce, plus doux, plus labyrinthique, plus voluptueux, plus matinal, plus nocturne, rien ne sera plus glorieux, plus cauchemardesque, plus secret, plus bandant que ce qui arriver bientôt si les phrases continuent de grandir et s’élancent, comme depuis ce matin, vers ce passage où la liberté s’affirme à mesure qu’elle s’énonce. Le livre que vous avez entre les mains vous amènera lentement au cœur de ce qui le rend possible. Le lecteur, s’il existe, est donc prié de faire de sa patience un art ; et d’entendre les phrases comme elles sont venues, comme elles viennent, comme elles viendront : il n’y a pas de raison que cette aventure soit plus facile pour lui que pour moi ».

 

Obéissante, j’ai essayé de patienter, d’y mettre de la bonne volonté mais ce style ampoulé, démesurément lyrique et prétentieux m’a tiré de la rêverie. J’ai voulu persister avec la nette impression que l’auteur me baladait, non pas vers ces contrées inconnues, mais à Saint-Germain-des-Prés. Je vous fais grâce des passages sur les pétales de roses qui tournoient dans le vent près de Notre-Dame pour en arriver au fait, un acte naturel, certes, mais qui donne envie à l’auteur de s’étendre poétiquement et longuement sur le sujet :

 

« Je sors donc [petite précision : le narrateur se sent en harmonie avec la nature parisienne, ce qui justifie son geste] ma queue et pisse le long du cerisier. Une fougère se met à exister. L’ai-je éclaboussée ? Il y a un mur lépreux, des ronces, un cerisier en fleur, du lierre qui grimpe, une lumière d’éclats mauves. Ca pourrait être un bon coin, ombre et charmille. C’est un bon coin. Mais voici qu’une fougère apparaît. Elle est là, tout à coup, sans être venue […]. J’ai la bite à l’air et je regarde la fougère. Elle est ici, près du cerisier, et très loin […]. En un éclair quelque chose de la fougère passe en moi et donne sa décharge. L’arbre, le fleuve et ma pisse : tout s’éloigne avec vigueur ».

 

Résumer le livre à ces deux extraits serait réducteur parce qu’il est question de voyage, de réflexions sur soi, sur l’art… Il y a de belles pages. Mais à quel prix ? Jean Genet évoquait souvent des sujets triviaux dans ses autofictions, parce qu’il y avait une nécessité : celle de sanctifier les valeurs du Mal. Dans Cercle, je reste sceptique. J’ai été agacée tout au long du livre par ce ton précieux, cette façon d’écrire en se disant combien l’on est doué…

 

Wrath soulevait dernièrement le problème de la critique littéraire. [edit : aujourd'hui, elle évoque à son tour le cas J. Savigneau]. Je ne partage pas entièrement son point de vue, parce qu’un livre qui se vend n’est pas obligatoirement un bon livre mais un livre grand public. En revanche, certains journalistes de renom jouent un rôle certain dans la surestimation de livres dont la qualité littéraire est  parfois douteuse. 



Cercle, Yannick Haenel, Gallimard, coll.L'Infini, 2007, 501 p.



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