Anne Sophie Demonchy
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Je viens de commencer un remplacement dans un nouveau collège en banlieue
parisienne. Ceux qui sont enseignants savent qu’il n’est guère facile de prendre un poste en milieu d’année et ce remplacement, aux dires des professeurs et de mes premières impressions,
s’annonce difficile. En effet, certains élèves préfèrent se montrer agressifs et chahuter pour ne pas se confronter à la difficulté. Rien de dramatique, cependant…
Mais ce constat de l’élève qui s’ennuie en classe m’a rappelé une lecture que j’ai faite dernièrement. Il s’agit du premier roman traduit en français du norvégien Dag Solstad, Honte et dignité (Les Allusifs) qui dresse un constat d’échec : celui de la mort de la culture et du triomphe de la consommation et des plaisirs futiles.
Elias Rukla est enseignant : depuis 25 ans, il s’entête à faire étudier à ses élèves de Terminale, Le Canard sauvage d’Ibsen. Le professeur est lucide, il sait que cette lecture les ennuie profondément mais il se donne pour mission de les élever intellectuellement :
« Il constata aujourd’hui encore avec stupeur la disposition malveillante qu’ils [les élèves] manifestaient à son égard. Que grand bien leur fasse, lui devait s’acquitter d’une mission, qu’il était du reste décidé à accomplir. C’était d’eux en tant que groupe qu’il pressentait l’antipathie massive refoulée par leur corps. Pris individuellement, ils pouvaient se montrer très agréables ; mais, ensemble, tels qu’ils étaient placés derrière leur pupitre, ils composaient une hostilité structurelle, dirigée contre lui et tout ce qu’il incarnait. Même s’ils faisaient tout ce qu’il leur demandait ».
Les élèves ne manifestent leur hostilité que par leur passivité : ils attendent, « assis ou avachis », les yeux dans le vide, que le cours se finisse. Ils prennent leur mal en patience, « sans moufter » mais n’espèrent rien tirer de l’étude d’une pièce d’Ibsen. Si Elias Rukla se passionne pour le personnage secondaire, Relling, grand bien lui fasse, seraient-ils capables de lui répondre, mais eux, se contenteront d’apprendre le cours pour passer le bac. En attendant, ils se tiennent « assis ou avachis » et dès que la sonnerie se fait entendre, ils se lèvent et sortent, laissant le professeur perplexe : « il y a 10 ans encore, songea-t-il en se relevant à son tour, ils l’auraient laissé terminer sa phrase ».
Elias réalise peu à peu combien ses élèves n’en ont que faire de son savoir et de sa passion pour Ibsen. Ils ne trouvent aucun intérêt à analyser finement une pièce. Ils se détournent de cette culture qui les tient trop éloignés de leur quotidien et de leurs préoccupations. Elias se souvient que lui aussi s’ennuyait en classe mais il savait que les cours qu’on lui délivrait étaient indispensables pour sa construction intellectuelle. Pour lui, l’ennui est même « la condition sine qua non pour quiconque est supposé recevoir pendant son adolescence des connaissances inhérentes à l’instruction générale ». Mais, aujourd’hui, il réalise que cet ennui est intolérable pour cette génération d’élèves qui n’admet pas de perdre ainsi du temps en classe à ingurgiter un savoir inutile.
Pour les élèves, ce professeur est complètement dépassé : il n’est pas capable de leur donner envie de s’intéresser à l’œuvre d’Ibsen. Selon eux, il devrait leur montrer combien ce dramaturge est moderne puisqu’il anticipait le roman policier. « Ca ne pouvait donner matière à quelque chose, ça, peut-être ? Toujours est-il que pour eux, c’eût été quelque chose. D’autres encore trouvaient étrange qu’il ne saisisse pas la balle au bond pour mettre l’accent sur la modernité d’Ibsen, exemple : sauf erreur de leur part, Hedvig se suicidait ; pourquoi ne pas partir de ce motif-là étant donné que, à l’heure actuelle, tant d’adolescents, et c’est un problème, recourent au suicide ? Mais non (…). Ah si seulement avait pu leur dire : Ibsen n’est pas un vieux classique poussiéreux, c’est entièrement faux ; en vérité, il est aussi captivant qu’un roman policier. Cela posé, il aurait pu leur montrer en quoi Ibsen était aussi captivant qu’un roman policier. Là il leur aurait apporté quelque chose, quelque chose qui les aurait concernés ».
On revient toujours au même problème, déjà posé à maintes reprises ici : que doit-on apprendre à l’école ? Doit-on proposer aux élèves un enseignement purement utilitaire ou bien les mener vers une connaissance plus approfondie du monde même si elle ne correspond pas à leur maturité ou à leurs préoccupations ?
Elias Rukla renonce le jour où une lycéenne se permet de bâiller alors qu’il est en train d’expliquer un point qui lui paraît essentiel dans Le Canard sauvage. Humilié, en fin de journée, il explose et insulte, dans la cour, l’élève et décide de ne plus remettre ses pieds dans l’établissement. La suite du roman est un délice que je vous laisse découvrir par vous-mêmes.
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