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Anne-Sophie Demonchy
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Jeudi 26 février 2009 4 26 /02 /Fév /2009 12:48

Puisque les émissions littéraires vous intéressent, à en juger vos réactions, je vous propose un nouvel aspect abordé dans L’Ecrivain sacrifié de Patrick Tudoret (éditions Le Bord de l’eau) : celui de la belle gueule et du bagout.

Cela ne vous aura pas échappé : avoir une belle plastique permet un passage plus facile à la télévision. Patrick Tudoret rapporte que Thierry Ardisson (on s’en serait douté, toutefois) préfère inviter une jolie auteur à un laideron qui aurait le même talent littéraire. Mais le bagout est une qualité essentielle pour l’auteur qui souhaite être invité à la télévision. Il faut avouer que le télespectateur se régale en écoutant Amélie Nothomb, Agnès Desarthes ou une bonne joute verbale entre Sollers et Onfray.

Mais, certains auteurs ne vivent pas cette expérience de la même manière. Marcel Moreau raconte que sa prestation ratée lui aurait valu le Goncourt : « je n’ai jamais eu le sens de la conversation télévisuelle, aucun sens médiatique ni, d’ailleurs, aucun goût pour les médias. Mon premier roman, Quintes, publié en 1963 chez Buchet-Chastel, a fait grand bruit, a été pressenti pour le Goncourt et m’a valu quelques invitations sur des plateaux de télévision. Lors d’un numéro de Lectures pour tous, Pierre Desgraupes a tout tenté pour me sauver du naufrage, mais j’étais terrorisé, victime d’un trac épouvantable. Chez Modiano, le bégaiement est presque devenu une marque de fabrique, le public s’en délecte. Mes bredouillements à moi ont un effet catastrophique et tandis que mon roman était le plus en vue de l’année avec Le Procès de Jean-Marie Le Clézio, lui avec sa belle gueule télégénique a été propulsé dans les médias alors que j’étais ostracisé pour longtemps. Invité par Pivot dans les années 70 (à Ouvrez les guillemets), je n’ai eu que deux minutes pour parler d’un livre de 300 pages, tâche dont je me suis acquitté de la pire façon, ce qui a fait dire à Pivot, je l’ai appris ensuite : « Je n’inviterai plus Moreau, il n’est pas assez télégénique ! »

 

La diversité des programmes et la concurrence des chaînes poussent ainsi les présentateurs des émissions culturelles à bien sélectionner les invités non pas en fonction de la qualité de leur production mais en fonction de leur personnalité. On sait parfaitement que Jean d'Ormesson ou Frédéric Beigbeder ne feront pas tapisserie et se lanceront aisément dans l’arène sans qu’on les y pousse trop.

 

D’autres, en revanche, apprécient moins cet exercice de promotion à la télé. Ainsi Philippe Claudel, l’auteur des Ames grises, n’a pas gardé de très bons souvenirs de ses deux passages à Bouillon de culture. Certes, il reconnaît avoir pu jouir auprès des Français d’une certaine renommée mais « au fond, avec le recul, je crois intimement que Bernard Pivot a pu faire du mal à la littérature. C’est lui qui a inauguré la mise en image délirante de l’auteur. L’effet de feed-back est terrible ; la télévision a tué l’auteur à force de l’exhiber. Le résultat patent est le formatage. Le plus inquiétant : c’est avant tout l’enveloppe extérieure de l’auteur que l’on met en avant : nymphette pré-mâchée, jeune premier « romantique ». Les auteurs ne sont plus qu’une image incarnée : une voix, un visage, un corps ». Aussi se donne-t-il pour règle d’accepter des invitations à des émissions qui s’ « intéressent un peu » à la littérature, pas les autres. Paradoxalement, il estime qu’à présent, la posture d’un Julien Gracq, à l’écart des médias, n’est plus tenable pour un jeune auteur.


Julien Gracq, qui a refusé toutes les compromissions (prix littéraires, publication de ses livres en format poche, invitation sur des plateaux télé), explique, déjà en 1950, que la littérature a perdu de son prestige, pire, elle est menacée par le non-littéraire. Les lecteurs veulent lire des textes dans l’air du temps. Il développe, cinquante ans plus tard, son idée : « Pour moi, l'écrivain est quelqu'un qui écrit, qui a envie d'écrire, qui écrit des livres, puis il passe le texte à l'éditeur qui s'occupe de l'imprimer, de le diffuser, de le faire connaître, de faire la publicité, etc. Chacun son métier. Je considère que c'est ainsi qu'il faut continuer, je me suis toujours comporté de cette façon, mais maintenant - je crois que c'est à tort - les écrivains ont pris sur eux une bonne partie du travail qui revenait à l'éditeur. Ce sont eux qui font la promotion de leurs livres (…). On demande aujourd'hui à l'homme d'État d'être constamment en prise, en état de dialogue familier et immédiat avec les citoyens. On le demande aussi à l'écrivain avec son public, alors que son travail essentiel est d'écrire des livres – de qualité si possible – et non de « causer dans le poste », de parader sur les estrades télévisuelles, ou de discuter de ses livres avec les bambins des classes élémentaires. Cela n'a pas grand sens, ni grande portée, et on a le droit de s'en abstenir. »

 

Ce déclin du statut de l’écrivain serait également dû, selon Patrick Tudoret  à la perte de crédibilité du critique littéraire. Autrefois, c’était elle qui consacrait les auteurs. A présent, « la qualité d’écrivain, note Olivier Bourgois, est désormais conférée par le passage par une émission  littéraire et non, comme cela devrait être, par la reconnaissance des pairs (…). Au début des années 50, remarque Raczymow, Jérôme Lindon pouvait encore déclencher sur le premier livre de Robbe-Grillet une critique de Roland Barthes, qui en provoquait une autre de Maurice Blanchot, et le nouvel auteur se voyait consacré. Aujourd’hui, la tendance est de croire que le coup de projecteur sur le nouveau « grand écrivain » ne peut venir que de son passage à la télévision ». C’est d’ailleurs le constat amusé que fait Bernard Pivot dans son livre, Le Métier de lire, « tout auteur passé par Apostrophes était un écrivain, et inversement, si l’on n’avait pas été invité à l’émission, c’est qu’on n’était pas écrivain ».



Publié dans : Polémiques
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