Anne Sophie Demonchy
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Avec un titre pareil, Fuck America, on se dit qu’a priori,
Jakob Bronsky double d’Edgar Hilsenrath ne porte pas vraiment dans son cœur le pays de la Liberté. Car hormis le fait d’être libre de errer comme un vagabond parmi les putes et les clodos des
quartiers juifs, l’exilé Jakob n’a jamais pu s’intégrer aux Américains. Pour vivre ce fameux rêve américain, il ne faut pas être pauvre et poète… Pas de place ici pour les loosers. Pour se faire
sa place, il faut avoir de vastes projets qui mènent à la gloire.
Or, quand Jakob Bronsky débarque à Brodway en 1956, son grand projet est d’écrire un roman sur son
expérience du ghetto pendant la Seconde Guerre mondiale, un roman qui s’intitulerait Le Branleur !
Chaque chapitre raconte les galères de ce juif allemand, seul en Amérique, déambulant à travers les rues
miteuses, à la recherche d’un coup rapide pour se redonner du courage ou d’un job facile et bien payé pour pouvoir continuer d’écrire. On ne sait rien du contenu de son roman sinon la confession
qu’il fait en rêve, à une psychologue qui officie à la télé, à qui il raconte la façon dont les nazis détruire les villes, les parquer dans des ghettos… Il va retranscrire également l’échange de
lettres entre son père et le Consul général des Etats-Unis d’Amérique entre 1938 et 1939 au sujet de son asile politique. Les visas ne seront disponibles qu’après treize années d’attente. Trop
tard, donc. D’ailleurs ce roman en train de s’écrire sous nos yeux, ne s’intitulera pas Le Branleur comme il nous le laisse entendre ici mais Die Nacht, La Nuit (qui
sortira aux éditions Attila en 1011).
Tout l’intérêt de Fuck America repose à la fois sur le burlesque mais surtout sur la musicalité
du texte. Certes, le lecteur prendra un immense plaisir à lire combien il est difficile pour Jakob de s’intégrer aux Etats-Unis, de trouver un job et surtout à manger. Il rira franchement en
lisant l’épisode mettant en scène un agent matrimonial, une « jeune » femme d’une quarantaine d’années et le pauvre Bronsky qui ne comprend pas pourquoi il est si difficile d’obtenir un
rendez-vous pour un soir avec une femme, si laide et vieille soit-elle. Force est de constater que non seulement les Américains sont trop superficiels et matérialistes à ses yeux mais surtout
qu’il ne parvient pas à les comprendre. Jakob résume ainsi ses « problèmes concrets d’un écrivain crève-la-faim, mais surtout les problèmes d’un écrivain allemand d’origine juive dans
un pays étranger, un pays queje ne comprends pas et qui ne me comprend pas ».
Concernant l’écriture, Edgar Hilsenrath s’attache à une certaine musicalité du verbe. Les phrases sont courtes, percutantes. Le rythme est au service du fond : grâce à ses dialogues secs, répétitifs, l’auteur montre toute l’absurdité de la société qu’il découvre.
Ce roman, en grande partie autobiographique, décrit l’envers du décor américain : il n’est pas question ici de « Terre promise » mais de « cauchemar » où précisément la rêverie et la poésie n’ont pas leur place.
Fuck America, Edhar Hilsenrath, Attila, 291p.
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