Anne Sophie Demonchy
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Vous allez vous demander, amis lecteurs, si je ne
suis pas d’humeur chagrine ces temps-ci, car après la lecture de Fuck America évoquant l’existence d’un écrivain exilé crève-la-faim, voici que je vous conseille plus que vivement celle
de Chambres pour personnes seules du mexicain, Juan-Manuel Servín.
Chambres pour personnes seules est une « invitation au bout de la nuit » (ce n’est pas un hasard d’ailleurs si Céline est cité en exergue)… La première page s’ouvre sur la description de l’univers cradingue d’Eden qui s’ennuie devant la télévision. L’évocation de ses biens (« ça ne m’est pas difficile de déménager. Je n’ai qu’une seule caisse de bouquins que j’ai volés à mon père : des romans que j’avais aimés parce qu’ils parlaient de mondes différents du mien, une petite valise avec du linge et une télévision à lampes à moitié déglinguée… ») laisse entendre une enfance douloureuse et un présent peu réjouissant…
Pour tromper son ennui, Eden décide de sortir pour errer dans les rues, véritables coupe-gorge, désertiques et effrayantes, « avec des cigarettes et de l’alcool », jusqu’à découvrir par hasard un terrain vague clôturé abritant des combats de chiens. L’excitation, la fureur de vivre le poussent irrémédiablement à pénétrer dans cette enceinte terriblement violente où les molosses se battent jusqu’à la mort sous les cris et encouragements de leurs maîtres et des parieurs. La description des règles du jeu ainsi que des combats est extrêmement réaliste, violente, sans complaisance : « A peine l’un des chiens a-t-il senti le museau de son adversaire qu’il s’est laissé tomber à terre et a offert son cou en hurlant de peur. Le vainqueur imminent le mordait et secouait la tête en cherchant à lui déchirer la peau. Les hurlements de douleur du chien et les clameurs de l’assistance ont engendré une confusion qui a failli dégénérer en bagarre générale ». Finalement, excité lui-même, assoiffé de sang, n’ayant rien à perdre, Eden décide de se mettre en danger, d’endosser une cotte de mailles et comme dans les « arènes romaines », d’affronter l’une des ces bêtes indomptables. Trou noir. On le retrouve le lendemain dans son appartement : on l’a retrouvé plein d’ecchymoses. Le propriétaire du chien, furieux de l’issue fatal du combat, a frappé à coups de pelle le crâne du vainqueur.
La haine le submerge : après avoir perdu son emploi (d’homme d’entretien), il souhaite se venger de ce propriétaire mauvais joueur. La haine ne le quitte plus. Il ressasse son passé : une mère trop effacée et un père violent, qui calmait ses nerfs en battant son fils qu’il estimait incapable, inférieur et qui n’a su lui inculquer que des sentiments négatifs : « dans tous les souvenirs, la compétition, le défi et ma défaite étaient forcément comparés à sa force et à son orgueil. Ca n’avait pas d’intérêt de penser à ça. Mon père aimait la guerre, et moi, j’étais son seul soldat ».
Avant de se retrouver face à son agresseur, Eden a de nombreuses occasions d’éprouver la rage : envers sa propriétaire, arnaqueuse et manipulatrice, qui n’a aucune pitié de sa situation précaire, sa voisine, qu’il juge niaise mais avec qui il a une relation sexuelle des moins sensuels, un homosexuel tentant de le caresser et qui s’en sort roué de coups… Rien ne parvient à apaiser son désir de vengeance. Il ne trouvera le repos qu’après avoir oublié toute trace de son passé et mis à exécution sa vengeance.
Magnifique roman noir sur la rage de vivre, la haine de soi et des autres… La psychologie du personnage est fascinante, les descriptions précises et concises… Pas d’apitoiements ni de remords, les mots sont crachés avec fureur, dans un style abrupt et maîtrisé. Les nombreuses sentences scandent le texte qui pourrait se résumer ainsi : « Vivre, ce n’est rien d’autre que le cauchemar du suicidaire ». A méditer…
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