Anne Sophie Demonchy
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Robert Littell est le père de Jonathan Litell, mais
pas seulement. Il est surtout l’auteur de nombreux romans d’espionnage qui ont connu un succès international. En avril dernier sortait aux éditions Baker Street un nouveau livre, L’Hirondelle avant l’orage, racontant l’existence tragique du poète russe Ossip Mandelstam. Rencontre.
Vous vous définissez comme un « vagabond mondial »… Aujourd’hui, vous vivez entre le Maroc et le Lot. Pourquoi ce goût pour le voyage ?
Je pense en fait que cela a un rapport avec le fait d’être écrivain, le romancier à la recherche de nouveaux horizons, de nouvelles expériences, d'une nouvelle terre à fouler sous ses pieds pour nourrir de nouveaux projets d'écriture.
Ecrirez-vous sur ces régions du monde ?
Pas nécessairement, du moins, ce n'est pas la raison pour laquelle je voyage autant. Mais à deux reprises, inspiré par les lieux, j'ai choisi comme cadre de mon roman l'endroit où je me trouvais. La première fois c’était au Nouveau Mexique aux Etats-Unis, où les indiens et leur civilisation, en particulier les Apaches, m'ont littéralement conquis [Le Fil rouge]. La seconde fois c’était à Jérusalem. Là encore, j'ai été tellement plongé dans le problème des Palestiniens et des Juifs que j'en ai fait le sujet d'un roman [Les Enfants d’Abraham].
Autrefois grand reporter spécialiste des pays de l'Est et du Moyen Orient et depuis auteur de romans sur les mêmes sujets… Pourquoi êtes-vous demeuré fidèle à ces thèmes journalistiques dans vos fictions ?
Je ne pense pas que cela se soit passé ainsi. En tant que journaliste, j'ai été conduit à rédiger des articles sur l'Union soviétique et l'Europe de l'Est et quand j'ai abandonné le journalisme et que j'ai commencé à écrire de la fiction, j'ai fini par traiter les mêmes sujets. Peut-être que cela a quelque chose à voir avec mes racines - mes grands parents des deux côtés de ma famille étaient des juifs de Vilnius qui ont émigré en Amérique vers 1885 - si bien que la Russie - cette partie du globe - est dans mes gênes.
L’Hirondelle avant l’orage se présente sous la forme d’un roman choral. Vous apparaissez comme un journaliste silencieux et anonyme qui poserait des questions à ses interlocuteurs…
Oui, c'est exact. Peut-être que je reviens ainsi à mes débuts journalistiques. Progressivement, au fur et à mesure que le roman avance, le lecteur réalise que les différents personnages - des figures historiques, des personnages de fiction - parlent à quelqu'un. C'est seulement à la fin du livre - dans la partie intitulée « épilogue » - que le lecteur réalisera que c'est l'auteur, Robert Littell qui, sur un plan fictionnel, a dirigé ces interviews pendant toutes ces années.
Comment êtes-vous parvenu à trouver le ton et le style que vous avez attribué à des personnages aussi célèbres que Pasternak ou Mandelstam ?
Je suppose que ce doit être une question d'empathie. Un romancier met toujours une part de lui-même dans les personnages à qui il donne vie. Ceci est plus ou moins difficile selon les personnages. Des romanciers décrivant des personnages féminins peuvent avoir plus de difficultés à ressentir de l'empathie pour elles car leur vécu et leur mental d'homme est très différent de ceux d'une femme. Si les voix de ce livre sonnent juste, cela a sûrement quelque chose à voir avec le fait que je pense à ce livre depuis 30 ans, depuis le jour où j'ai eu l'honneur de rencontrer Nadejda, la veuve du grand poète Ossip Mandelstam, à Moscou, en 1979, une année avant sa mort.
Vous avez lu beaucoup de documents historiques sur cette période trouble. Et il y a eu 30 ans entre votre visite chez l’épouse de Mandelstam et la publication de L’Hirondelle avant l’orage. Comment avez-vous procédé pour écrire ce roman sur une si longue durée ?
L'idée qu'un jour j'écrirais quelque chose sur ces personnes étonnants m'est sûrement arrivée lorsque j'ai rencontre Nadejda à Moscou. Ensuite, j’ai mis beaucoup de temps à écrire ce livre parce qu’il m’a manqué de courage - je craignais ne pas avoir suffisamment de métier pour traiter d'un sujet et de personnages aussi proches de moi.
Pourquoi avez-vous eu envie de vous pencher sur cette période de l’histoire en Russie ?
La période de Staline - de la mort de Lénine en 1924 à la mort de Staline en 1953 - est certainement une des époques les plus fascinantes de l'histoire russe. Ce qui me paraît étrange, c'est tout ce temps qu'il a fallu au monde pour comprendre à quel point Staline était un monstre. Il a fallu par exemple l'invasion de la Hongrie par les Soviétiques pour que le Parti communiste français sorte de sa torpeur. Ossip Mandelstam, en revanche, a véritablement compris qui était Staline en 1934 et l'a écrit.
Dans L’hirondelle avant l’orage, on a l’impression que c’est Nadejda qui encourage Mandelstam à composer des poèmes toujours plus libres…
Non, je n'ai pas cette impression là. Mon sentiment est qu'elle a très certainement soutenu son mari en courant de grands risques personnels lorsqu'il était intellectuellement sur la corde raide (et physiquement quand il fut exilé pendant trois ans, elle l'a volontairement accompagné en exil).
Nadejda et Ossip étaient tous deux des intellectuels anti-staliniens. Elle a très certainement aidé son mari lorsqu'il est sorti de l'oubli en 1934.
Le personnage de Zinaïda a-t-il vraiment existé ? Est-ce à cause de cette femme, comme vous le suggérez, que Mandelstam a été arrêté ?
Zinaïdea est un mélange. Ossip croyait, comme il est dit dans le livre, que rien ne peut nourrir plus la poésie que l'érotisme. Et il a eu au cours de sa vie quelques maîtresses. Il a eu une histoire d'amour si intense avec une actrice en 1933 qu'il a dit à son amie poétesse Akhmatova qu'il se serait enfui avec elle s'il n'avait pas été marié à Nadejda. Ils étaient ce qu'on appelle aujourd'hui un couple libre. Elle aussi avait ses propres histoires d'amour et ils se partageaient parfois leurs amants mais rien de cela n'enlevait la dévotion qu'ils ressentaient l'un envers l'autre.
Dans certains de vos entretiens, vous dites que Fikrit est un personnage purement fictif qui représente le peuple russe suivant jusqu’au bout Staline… Pourtant vous faites de lui un crétin, sans cervelle, sans recul…
Je ne suis pas d'accord sur ce terme de crétin. C'est un homme noble et digne, aux racines paysannes (comme la plupart des russes à cette époque-là) qui voyait en Staline le père de la Nation, qui croyait au communisme (même si vraisemblablement, il était incapable d'expliquer ce que cela représentait), qui pensait qu'il travaillait pour créer un monde meilleur que celui proposé dans les pays capitalistes. On doit se souvenir qu'à la mort de Staline, en mars 1953, des millions de Russes sont sortis dans les rues en pleurs. Sikrit aurait certainement fait partie de ceux-là.
Pourquoi Staline, après avoir gracié Mandelstam, revient-il sur sa décision ?
Je pense que lorsqu'Ossip a écrit la seconde ode à Staline, il espérait que cela le sauverait lui et Nadejda. Mais il n’a pas pu s'empêcher d'y mettre des choses qui faisaient écho à sa première épigramme insultante. Dans la seconde rencontre imaginaire entre Staline et Mandelstam, Staline, comme un professeur de poésie disséquant un poème, le met en avant. En tout cas, comme Akhmatova le raconte à Mandelstam quand elle lui rend visite en exil, il était fou de retourner à Moscou (sans permis de résidence et sans résidence). C'était une époque où les intellectuels, les artistes et les écrivains étaient arrêtés par dizaine de milliers. Mandelstam aurait pu être arrêté par un policier zélé désireux de devenir célèbre bien qu'il soit peu probable que quelqu'un qui soit aussi connu que Mandelstam puisse avoir été arrêté et condamné à un exil en Sibérie sans l'approbation de Staline.
Comment expliquez-vous l’attitude de Staline à l’égard des poètes ?
C'est ce qui fait de Staline un personnage intéressant. D'un côté, c'était une brute capable d'exterminer des populations aussi bien que de tuer ses rivaux et collègues à l'intérieur du parti. Il avait cependant des racines paysannes qui le mettaient en contact avec la réalité. Il devait avoir compris que les poètes qui acceptaient d'écrire une ode à sa gloire, produisaient un art sans valeur et que seul le poète qui refusait, comme ce fut le cas de Mandelstam, pouvait produire une réelle oeuvre d'art qui donnerait au dictateur l'immortalité qu'il recherchait. Staline avait un vrai amour pour la poésie : lorsqu'il dévalisait les banques à Gori pour alimenter financièrement les Bolcheviks de Lénine et leur révolution, il écrivait et publiait dans des journaux locaux des poèmes qui étaient considérés comme relativement bons.
Grâce à votre livre, on comprend combien à cette époque, la poésie en Russie était importante. Est-ce encore le cas aujourd’hui ?
Les russes ont eut pendant longtemps une relation particulière avec leurs poètes. Comme Ossip le dit dans mon livre, c'est un pays où les gens ont été assassinés pour lire de la poésie et les poètes ont été tués pour l'écrire. En Russie, un poète qui fait une lecture publique de sa poésie pourrait remplir un stade de football. En Amérique ou en France, le poète serait content de remplir une petite salle. Il y a quelque chose dans l'âme russe qui élève les poètes au plus haut de l'échelle des valeurs sur le plan artistique.
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