Anne-Sophie Demonchy
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Enfin je me suis décidée à entamer la lecture du Roman de la rentrée : Les Bienveillantes de Jonathan Littell, publié chez Gallimard. Cela faisait plusieurs semaines que je désirais ardemment le lire mais les neuf cents pages me rebutaient quelque peu. Neuf cents pages, écrites en petits caractères, sur les massacres de
Jonathan Littell est lui-même un phénomène : né en 1967 à New York, il passa son adolescence dans le Sud de
Le roman crée la polémique… Il me semblait donc plus judicieux de faire une chronique des Bienveillantes afin de vous rendre compte de mes impressions et interrogations au fil de la lecture et d’ouvrir avec vous le débat. Aujourd’hui, je veux évoquer le premier chapitre, « Toccata ». Le roman s’ouvre sur la reprise du célèbre vers de la « Ballade des pendus » de François Villon : « Frères humains » et de poursuivre « laisse-moi vous raconter comment ça s’est passé ». Le lecteur pourrait s’imaginer que le narrateur souhaite se justifier, point : « je ne regrette rien : j’ai fait mon travail, voilà tout ». D’ailleurs, même si l’adresse semble dirigée aux lecteurs que nous sommes, il n’en est rien puisque son désir « c’est de mettre les choses au point pour [lui]-même, pas pour [nous] » ! Mais il explique aussi pourquoi il nous interpelle : « et puis, ça vous concerne », et plus loin « vous devriez quand même pouvoir vous dire que ce que j’ai fait, vous l’auriez fait aussi ». C’est cette phrase qui a beaucoup choqué : Patricia Martin, par exemple, dans Le Masque et
Dès les premières pages, on est mal à l’aise car cet homme est très intelligent : il a fait des études de droit, est passionné de littérature et de philosophie. Il reprend notamment l’idée pascalienne du divertissement : « Or si l’on suspend le travail, les activités banales (…) pour se donner avec sérieux à une pensée (…) bientôt les choses remontent, en vagues lourdes et noires. La nuit, les rêves se désarticulent, se déploient, prolifèrent, et au réveil laissent une fine couche âcre et humide dans la tête qui met longtemps à se dissoudre ». Il nous raconte son quotidien banal : il travaille donc dans son entreprise où il est respecté de ses employés, il a fondé une famille : il s’est marié « avec répugnance » à une femme plutôt jolie et lui a fait aussitôt un enfant « pour l’occuper ». Aucun sentiment n’émerge dans ses propos. Il est froid, distant. Soudain, il se met à compter le nombre précis de morts durant la guerre, a calculé combien de juifs ou de soviétiques sont morts en une minute, fait des comparaisons…
Et de poursuivre en se demandant qui a vraiment été coupable et plus exactement responsable de tous ces morts. Il reprend les propos de Marx sur l’ouvrier aliéné par son travail. Selon lui, cette idée s’applique aussi pour le génocide. Grâce à une rhétorique intelligente et néanmoins abjecte, le narrateur démontre que chaque employé dans une mission d’extermination peut ne pas se sentir coupable. Ainsi donne-t-il l’exemple des handicapés lourds euthanasiés : « l’infirmière n’a tué personne, elle n’a fait que déshabiller et calmer des malades (…). Le médecin non plus n’a pas tué, il n’a fait que confirmer un diagnostic (..). Le manœuvre qui ouvre le robinet du gaz (…) effectue une fonction technique sous le contrôle de ses supérieurs et des médecins », etc. Bref, personne n’est coupable : chacun accomplit la tâche pour laquelle il est formé et payé. Pure sophisme, il est vrai mais brillante démonstration cependant de ce qui s’est passé durant ces années nazies… Nombreux ont été ceux qui ont participé à l’extermination de juifs, handicapés, homosexuels… en ayant « simplement » fait leur travail.
Un premier chapitre extrêmement fort, très bien écrit, mais qui soulève des nombreux problèmes : la responsabilité individuelle et collective, le refus ou pas d’obéir, sa propre conscience face à ses actes… J’attends vos réactions et espère engager avec vous le débat.
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