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Anne-Sophie Demonchy
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Mercredi 14 février 2007 3 14 /02 /Fév /2007 21:39

Pierre Jourde est un auteur atypique dans le paysage littéraire français. D’abord parce que c’est un auteur engagé qui n’a pas froid aux yeux : en 2002, il publie La Littérature sans estomac (L’Esprit des Péninsules), pamphlet dans lequel il dénonce ceux que la presse, et en particulier le Monde des Livres, érige comme valeurs sûres de la littérature (Christine Angot, Frédéric Beigbeder, Christian Bobin ou Marie Darrieusecq, etc). Cet essai, on s’en doute, lui a valu procès et inimitiés, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre son travail de critique et de maintenir ses opinions. Ensuite, Pierre Jourde a une production littéraire foisonnante et très variée : il a écrit des textes scientifiques en tant qu’universitaire, des essais et des romans variés. En juin dernier il a fait paraître un recueil de pastiches du petit chaperon rouge, écrit par lui-même et ses étudiants de Grenoble III : Petits chaperons dans le rouge (L’Archange Minotaure) et en septembre, un roman mélancolique sur les souvenirs et le temps qui passe, L’Heure et l’ombre (L’Esprit des péninsules).

 
C’est à Fontenay-sous-Bois, hier soir, que j’ai rencontré Pierre Jourde à la Maison du citoyen, invité pour présenter son œuvre et donner son point de vue sur l’actualité littéraire.

 

Deux tendances complémentaires : la loufoquerie et la mélancolie

En septembre dernier, Pierre Jourde a publié L’Heure et l’ombre (L’Esprit des péninsules). Il a expliqué comment lui venait en général l’inspiration, les premières idées d’un roman : il perçoit un tableau. Pour ce roman, s’est dessiné dans son esprit un enfant, devant une maison, attiré par la famille voisine. Le garçon est fasciné par ce spectacle et croit qu’il y a un lieu idéal juste à côté de lui. Toute sa vie, il va tenter de pénétrer dans ce lieu. Le narrateur réalise finalement que sa vision de l’enfance n’est qu’une construction de l’imaginaire.

Mais, si Pierre Jourde aime écrire des romans mélancoliques, il aime également le loufoque au point d’avoir organisé un colloque sur l’Incongru dans la littérature et l’art (dont les actes sont publiés chez Kime), et écrit divers textes loufoques comme Petits chaperons dans le rouge ou L’œuvre du propriétaire (Archange Minotaure). Il s’agit d’une fausse édition critique d’un faux recueil de textes d’un écrivain fictif. Ce livre serait, à la manière des éditions savantes, empli de notes explicatives et érudites. Comme l’écrivain de son roman, Pierre Jourde a composé les poèmes en deux minutes trente. Il nous confie qu’il est persuadé que l’on ne ferait pas la différence entre ces poèmes bâclés et ceux publiés dans des revues spécialisées. On reconnaît bien là son esprit sarcastique !

 

Le réel et la fiction

Pierre Jourde estime que l’écriture de roman consiste à serrer au plus près le réel et que, pour y parvenir, il faut introduire du silence et de l’insignifiance. « L’écrivain doit donc lutter contre la posture oratoire sans tomber dans l’ennui ». Ainsi, Kafka serait le seul à être parvenu à représenter l’insignifiance bureaucratie de la vie dans son œuvre.

D’ailleurs, la littérature ne consiste pas, comme voudrait le faire croire les auteurs d’autofiction, à traduire ce qui serait dans le réel parce que la vie elle-même est engluée de mythes, d’images, de croyances… La littérature doit essayer d’y voir clair dans ce malentendu et ces simagrées, « elle doit chercher la vérité car dans le réel, cela n’est pas possible ». Les rêves aussi peuvent nous permettre d’atteindre le vrai. En effet, grâce à eux, on peut communiquer avec soi et le monde. L’œuvre de Nerval en est un exemple : il est parvenu, grâce au rêve, à dire le réel.

Contrairement à l’essai, le roman, paradoxalement, incarne le réel. En effet, l’essai se consacre aux généralités, théorise des principes alors que la littérature raconte une expérience et « les personnages sont souvent chargés d’émettre, de formuler des hypothèses sans conclure ».

 

Le rôle des journalistes littéraires

Pierre Jourde goûte peu la presse en général et la presse littéraire en particulier. Il y a quinze jours, il participait au débat sur les artistes face à la critique dans l’émission de Taddéï. Il avait notamment raconté comment le Monde des Livres se peopolise en demandant à Wayergens de prendre en photo sa mère pour illustrer son roman. Ce soir, il poursuit ses attaques en affirmant que bien souvent, les journalistes ne lisent pas les livres qu’ils critiquent ou font des articles de complaisance. Ils se contentent de reprendre ce qui a déjà été écrit ou dit sur les auteurs ou leurs publications, sans vérifier le bien-fondé de leurs informations.

Pierre Jourde reproche surtout aux journalistes de déformer la réalité, de la fabriquer puis de la diffuser comme un fait réel. Selon lui, ces derniers substituent un langage préfabriqué et imposent dès lors une vision du monde stéréotypé.

 

Les Bienveillantes

Pierre Jourde a lu Les Bienveillantes de Jonathan Littell  mais se demande combien de personnes, sur les 500 000 livres vendus, ont lu intégralement ce « roman illisible ». Toutefois, si Littell a attiré autant les foules c’est que les lecteurs en ont assez « du vide, ils veulent de la matière » et non avoir des nouvelles « de la baguette de pain de Christine Angot ». Ils aspirent à des œuvres ambitieuses, historiques, véritablement romanesques car ils sont lassés de l’autofiction.

D’autre part, Jourde montre que les journalistes ont raconté n’importe quoi sur ce roman : il ne s’agit pas d’un roman sur les horreurs de la guerre puisque celles-ci se résument à quelques pages, mais sur la bureaucratie nazie. Je ne vous cache pas que ces propos émis publiquement et établissant la vérité sur ce livre m’ont ravie !

Le défaut de Littell, selon Jourde, a été d’introduire des scènes fantasmatiques ou incongrues. Par exemple, l’auteur perd toute crédibilité lorsqu’à la fin du roman Max Aue tord le nez de Hitler.

En guise de conclusion, Pierre Jourde a affirmé que la littérature française contemporaine est riche et comptait notamment Richard Millet ou Antoine Volodine. Dans un mois seront publiés deux essais : Présence de Jaccottet (Kime) et Le Feu aux banlieues (Gallimad). J'aurais l'occasion de vous en reparler prochainement.


Fin de soirée

Pierre Jourde est non seulement un auteur talentueux mais c'est aussi un homme ouvert et accessible. A la fin de la rencontre, un repas était organisé à la Maison du citoyen. Il est resté avec nous dîner, en toute simplicité et nous a raconté quelques anecdotes dans une ambiance conviviale.

 

Publié dans : Rencontres
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Commentaires

Merci pour ce billet Anne-Sophie. Je ne connais pas encore Pierre Jourde, mais bien envie de lire "L’Heure et l’ombre", après le commentaire de Sylire et le tien...
Et puis j'attends avec impatience la parution de son livre sur Jaccottet, l'un de mes poètes contemporains préférés...
Commentaire n°1 posté par lily le 15/02/2007 à 09h42
Tout comme Lily, je ne connais pas cet auteur. Avec ton article et celui de Sylire , je suis tenté de le lire. A cela s'ajoute la référence Richard Millet qui est selon moi un auteur pas assez reconnu du grand public mais dont l'écriture est très belle et les histoires bien construites. Merci de ton résumé!
Commentaire n°2 posté par hervé le 15/02/2007 à 10h03
Merci Anne Sophie et oui voilà à un auteur intéressant et à découvrir.
Commentaire n°3 posté par Alice le 15/02/2007 à 17h40

J'aime assez ce genre de personnage, ceux qui ose....;o )

Commentaire n°4 posté par patch le 15/02/2007 à 20h04
J'ai lu La Littérature sans estomac, on ne peut pas dire que Jourde y soit allé avec le dos de la cuillère. IL y en avait pour tous les grands auteurs à la mode de l'époque, en particulier Houellebecq et Sollers. Mais j'avais trouvé qu'il avait raison. Il y en a marre de toujours lire des articles complaisants sur les uns et les autres. Enfin quelqu'un qui ose dire ce qu'il pense vraiment. Il n'a pas dû se faire des amis, c'est certain, mais avait-il envie d'être ami avec Christine Angot ?
Commentaire n°5 posté par Carole le 16/02/2007 à 12h12
Oui, Pierre Jourde se révèle à la fois un critique féroce et sarcastique et un romancier fin et sensible, ce qui ne va pas toujours de pair... Pour preuve encore de sa sagacité, sa pertinente et très élogieuse critique de l'oeuvre d'Eric Chevillard dans "La littérature sans estomac" (pamphlet, certes, mais qui met aussi en avant trois ou quatre écrivains importantes à ses yeux)
Commentaire n°6 posté par Pierre le 16/02/2007 à 22h59
Il faut relire son pamphlet La Littérature sans l'estomac. Excellent bouquin qui remet pas mal de choses au point. J'ai lu par contre L'Heure et l'ombre et je l'ai trouvé bien fade à côté. Ce n'est pas le même genre de textes, mais les teintes pastelles ne lui vont pas.
Commentaire n°7 posté par Christophe le 17/02/2007 à 15h23
Je suis précisément en train de le relire et r(tencontre Nolleau ce soir, son acolyte. Il sera, pour ceux que ça intéresse à la librairie Le Merle moqueur ce soir à 17 heures (rue de Bagnolet, métro Alexandre Dumas).
Réponse de Anne-Sophie le 18/02/2007 à 13h29
POurquoi a-t-on interrogé Pierre Jourde sur le Bienviellantes ? Quel rapport???
Commentaire n°8 posté par Céline le 17/02/2007 à 19h01
Eh bien c'est simple, la libraire qui l'a invitée voulait avoir un avis critique sur ce roman. Elle-même n'a pas eu envie de le lire à cause de la polémique et du discours consensuel. Elle a été surprise de la réponse de Jourde qui a apprécié ce roman, mais a précisé que les journalistes ne l'avaient sans doute pas lu intégralement, comme la plupart des gens.
Réponse de Anne-Sophie le 18/02/2007 à 13h31

Anne-Sophie, peux tu m'expliquer ce qu'entend P. Jourde par "serrer le réel" ? Dans un roman ?


Merci :)

Commentaire n°9 posté par Bon sens ne saurait mentir le 29/03/2007 à 19h02

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