Anne-Sophie Demonchy
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Le Passage de la nuit (publié chez
Belfond) de Haruki Murakami fait partie des romans très attendus de la rentrée de janvier. C’est donc très enthousiaste que j’ai commencé la lecture de ce livre. L’idée de départ est originale :
c’est la nuit, à Tokyo, deux sœurs, au même instant, vivent des expériences étranges. La fuite du temps est au cœur de ce roman puisqu’une horloge dessinée au début de chaque chapitre nous
indique l’heure. L’histoire est concentrée autour des deux sœurs : Eri et Mari. Ces sœurs sont très différentes : Eri est une jeune mannequin qui pose pour des magazines de mode.
Celle-ci est plongée dans un profond sommeil. Mari, au contraire, veille dans un restaurant bas de gamme. Elle lit, fume, ne veut pas rentrer chez elle. C’est grâce à la rencontre qu’elle fait
avec divers personnages (une gérante d’hôtel, une prostituée et un musicien qu’on comprendra les liens qui l’unissent à sa sœur.
Le narrateur est un observateur qui décrit ce qu’il voit de façon sobre comme s’il faisait des indications scéniques pour une mise en scène.
L’originalité encore de ce texte est d’être entièrement rédigé au présent et de privilégier les dialogues entre Mari et les différents personnages qu’elle croise au cours de la nuit et qui vont lui permettre de se découvrir et de mieux comprendre sa sœur.
Pour être franche, il ne se passe rien dans ce roman. De nombreuses occasions sont données au narrateur de faire se rencontrer les personnages, d’approfondir leurs relations, mais il ne le fait pas, délibérément. Ainsi, Mari, qui parle le chinois, est présentée à une jeune prostituée chinoise pour lui venir en aide. Tandis qu’elle sent qu’elles pourraient devenir amies, qu’elles ont des affinités, la fille retrouve son proxénète et on n’en saura pas plus. De même, celle-ci a été maltraitée par un client. Le narrateur nous indique qui il est et pourquoi il a agi ainsi. Le proxénète lui-même tente de se venger en le contactant sur son téléphone portable, mais finalement, il se débarrasse de l’objet. Fin de l’aventure.
Donc, on reste finalement très en surface. Mais, il semble que ce procédé soit délibéré. En effet, le love-hotel où Mari rencontre la prostituée s’appelle « Alphaville » comme le titre d’un film de Jean-Luc Godard. Alphaville est une ville imaginaire où les gens qui pleurent sont arrêtés et mis à mort parce qu’il n’est pas permis d’exprimer des sentiments profonds. Dans ce lieu, tout se règle par formules mathématiques. Dans ce roman, c’est un peu la même chose, on aimerait partager leurs peines et leurs confidences, mais l’ensemble est superficiel même si la fin est plutôt convaincante. Mais, Takahashi, le musicien, aimerait vivre en dehors d’Alphaville. En effet, il est étudiant en droit. Il a trouvé sa vocation, en assistant à des procès. En entendant la sentences des condamnes, il s’est rendu compte de la complexité des individus et il lui est arrivé de pleurer en se disant qu’il aurait pu commettre les crimes reprochés à ces condamnés. Il veut vivre les événements en profondeur, éprouver envers autrui de la compassion parce qu’il sait que « nos vies ne sont pas découpées en « sombre » et « lumineux ». Il y a une zone intermédiaire que l’on appelle clair-obscur ». La saine intelligence consiste à en distinguer les nuances, à les comprendre ».
Et grâce à lui essentiellement, Mari va s’accepter telle qu’elle est car elle est complexée par son physique et se trouve moins intéressante que sa sœur. Toutes deux ont rompu les liens filiaux. Mais peu à peu, au fil des discussions avec Takahashi, Mari va comprendre ce qui s’est passé, et s’ouvrir au monde.
Ce roman m’a laissée dubitative. Il a des qualités évidentes dans sa recherche formelle, dans sa réflexion sur ce qui est superficiel ou profond, dans la quête d’identité. Mais, les dialogues sont souvent longs et n’ont pas toujours un grand intérêt, les rencontres entre les personnages sont manquées. Murakami n’est pas allé assez loin dans son projet même si, de ce texte, émane une certaine poésie : « Tel un continuo, la ville bruit. Monotone, monocorde, intégrant cependant des pressentiments ».
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