Anne Sophie Demonchy
Blog sur l'actualité littéraire
Mail : annesophiedemonchy
@ hotmail.fr
Twitter : @asdemonchy
Pierre Belfond
Le 11 avril dernier, l’éditeur Pierre Belfond, désormais retraité, était l’invité de Frédéric Taddéï sur Europe 1, dans son émission très hétéroclite, Regarde les hommes changer. L’animateur était curieux de savoir si les éditeurs publient vraiment des romans arrivés par la poste, si c’est une démarche « rentable ». Belfond a alors raconté une anecdote : l’éditeur Jean-Jacques Pauvert se serait un jour vanté de ne jamais ouvrir un ouvrage arrivé par la poste, pas plus que son équipe, mais de le « mettre directement à la cave ». En effet, il avait remarqué que ces manuscrits publiables ne représentaient qu’un livre sur mille. Les lire était donc une « perte de temps », il préférait passer à côté de ces auteurs, persuadé que d’autres les publieraient. Cette démarche si surprenante soit-elle, est monnaie courante dans les maisons d’édition. En effet, en octobre dernier, Le Magazine des livres avait fait une enquête sur ces « deux millions d’écrivains » qui cherchent à être publiés. Frédéric Ploton avait fait le même constat : à peine 0.1% des manuscrits envoyés par la poste se métamorphoseront en livres brochés. Les éditeurs se lamentent : Joëlle Losfeld réclame que les auteurs regardent plus attentivement les catalogues des maisons avant de s’adresser à elles, Anne Carrière, qui au contraire accepte de nombreux textes arrivés par la poste, observe que les gens ont besoin de se confier, de raconter leurs malheurs sans se préoccuper ni de la forme ni de la structure de leur ouvrage ; et de façon unanime, les éditeurs déplorent la « mauvaise qualité de l’orthographe, syntaxe, vocabulaire, tournures de phrases » (MdesL).
Si la démarche de Pauvert était radicale, les autres éditeurs déclarent pour la plupart lire les manuscrits ou confier la lecture à des stagiaires ou personnel compétent. Pourtant, nombreux ont été les éditeurs à se faire piéger par des esprits malins qui ont voulu leur jouer des tours et remettre ainsi en cause leur bonne foi. Ainsi, Pierre Belfond raconte à Taddéï que l’animatrice radio Anne Gaillard a fait un coup pour sa dernière émission littéraire. Elle a envoyé à vingt éditeurs deux ouvrages dactylographiés en changeant l’identité des auteurs : un texte de Victor Hugo et un autre de Jean-Louis Bory (publié justement chez Belfond). Tous les éditeurs hormis Denoël, qui avait reconnu le texte de Hugo, ont refusé les deux manuscrits, y compris Belfond. L’expérience n’est bien sûr pas unique et prouve que la démarche de Pauvert fait légion dans le milieu.
Aussi est-on en mesure de nous interroger. C’est un fait, il y a trop de livres qui ne seront jamais lus et qui partiront trop vite au pilon faute de lecteurs. Et pourtant combien de livres si « inutiles » ? Combien de biographies, sur un même sujet, reprenant les mêmes informations ? Combien de romans préfabriqués, fondus dans un même moule ?
Néanmoins, en écoutant Belfond fustiger les prix littéraires ne revenant qu’aux mêmes éditeurs et attirant ainsi à eux tous les auteurs de qualité, je comprends mieux le point de vue des uns et des autres. Les éditeurs tentent d’attirer à eux évidemment de grands auteurs, ce qui est légitime, ainsi que des noms vendeurs. Et les auteurs, même novices, veulent être publiés chez ces grands éditeurs, persuadés qu’ils auront une meilleure visibilité. Dominique Gaultier, du Dilettante, rappelle que pour qu’un livre se vende, la publicité ne sert à rien, il faut faire fonctionner le bouche-à-oreille. Anne Carrière également souligne le fait qu’un auteur attend tout de la publication de son livre et espère que cela va lui changer la vie alors que bien souvent, il ne se passe rien : la presse reste muette, les ventes n’ont pas lieu. Finalement, le plus difficile n’est peut-être pas de trouver un éditeur, à condition bien sûr de s’adresser au bon, mais de trouver son lectorat.
Il m\\\'a semblé qu\\\'il incarnait parfaitement la schizophrénie classique de l\\\'édition française (... mais n\\\'est-ce pas la même chose ailleurs?): à la fois passionné de livres et entrepreneur justifiant des "coups" à la recherche d\\\'un succès financier qui "ferait l\\\'année".
Cela dit, il parlait d\\\'un temps où l\\\'on publiait moins et où chaque livre se vendait (en moyenne) plus qu\\\'aujourd\\\'hui.
Il serait intéressant de voir combien d\\\'auteurs de "premiers romans" en publient un second.
Car "premier roman" semble être devenu un genre en soi, avec pour chacun un seul objectif : essayer d\\\'avoir au moins quelques premiers lecteurs pour amorcer le bouche-à-oreilles...
D\\\'ailleurs on pourrait refaire le test d\\\'Anne Gaillard en allant plus loin : publier un texte d\\\'Hugo sous un autre nom et voir combien se lecteurs avant que ,peut-être, un lettré (une lettrine?) ne découvre la farce ! ;-)
En ce qui concerne les "premiers romans", je suis d'accord, cela semble être un genre en soi. Je crois que l'on écrit son premier livre parce qu'il nous tient à coeur, il est très personnel. Mais après, on a un contrat avec un éditeur et il faut en fournir un second. Parfois c'est très difficile, il n'y a plus le même souffle, le même entrain que pour le premier livre...
En ce qui concerne la petite farce d'Anne Gaillard, je ne crois pas qu'un livre de Hugo ferait un tabac en librairie aujourd'hui parce que son style est caractéristique d'une époque. Dès les premières lignes, je crois que l'on se rendrait compte que ce texte appartient au 19ème siècle et aujourd'hui, les lecteurs ne sont pas friands, pour la majorité, de ce style.
Le constat de Pierre Belfond vaut pour les grandes maisons d'édition mais pas pour les petits éditeurs, qui, eux, lisent et publient des manuscrits reçus par la poste (et d'inconnus). Heureusement qu'ils sont là.
Tout espoir n'est donc pas perdu pour ceux qui aspirent à être publiés si tant est qu'ils n'ont pas la folie des grandeurs.
Au fait, on connaissait déjà un canular du même type mais avec Lautréamont cette fois, qui a donné le même résultat.
Pour que la démonstration soit vraiment probante, il aurait tout de même fallu choisir un auteur plus contemporain, car Hugo, si doué soit-il, ne correspond plus aux attentes littéraires de l'époque.
vous avez raison, les gros éditeurs comme Belfond n'ont pas le temps de lire les manuscrits et doivent déléguer. Les petites maisons au contraire font du travail artisanal et sont proches de leurs auteurs. Néanmoins, le constat que font les éditeurs qui ont pignon sur rue reflète les propos de Belfond : 1manuscrit sur 1000 reçu par la poste sera publié. Evidemment, il y a des exceptions et les auteurs qui s'adressent à des petites maisons comme la vôtre par exemple ont nettement plus de chances d'être lus et publiés.
Votre analyse sur Hugo fait écho à ce que j'ai répondu à Secondflore : un texte du 19ème siècle n'aurait aucune chance aujourd'hui de passer pour un texte du 21ème siècle, et heureusement d'ailleurs. Il est à souhaiter que la langue évolue. Hugo n'écrit pas comme Mme La Faiyette, qui elle-même n'a pas de rapport avec Chrétien de Troye !
Effectivement, tu me sembles ici poursuivre ton travail de défrichage : qu'est-ce qu'un bon article ? Comment partager son goût pour la lecture ? Comment se faire publier ?
Et tu le fais bien, je veux dire honnêtement, je veux dire intelligemment, donc merci pour ça.
Mais il y a, dans ce rapport aux maisons d'édition, un pendant à ta question :
- comment se faire éditer ?, certes (peut-on être publié en envoyant un texte par la poste, la qualité passe-t-elle après les relations, etc.).
- mais aussi, quelle motivation nous pousse à vouloir être édité ?
Et là, je crois aussi que tout un tas de questionnements se posent.
Ne te méprends pas, hein, ceci n'a rien de bien polémique. Tout au plus, le souhait de ne pas oublier que si les maisons d'édition ne sont pas toujours irréprochables dans leurs pratiques (ce dont personne ne doute, et que tu illustres très bien), les motivations des écrivants ne sont pas toujours super clean-clean non plus - j'entends par là, par rapport à la mise en perspective de ce qu'ils peuvent apporter à la production éditoriale, voire de ce que leur écriture vaut, voire enfin... et forcément, de ce qu'ils espérent en retirer.
Quelque chose à apporter aux lecteurs ou quelque chose à retirer égoïstement pour sa petite gloriole personnel ?
Rien n'est tranché, et je ne suis pas manichéen. Mais les deux aspects de la question méritent qu'on les soulève, comme tu l'as fait pour le premier aspect, à mon avis.
Et désolé pour cette longueur de commentaire.
Bonjour Franswa,
merci pour tes compliments, mais comme tu le dis, mes derniers billets ne sont que le début d'un trvail de défrichage que je compte poursuivre dans ces prochaines semaines. Par conséquent l'auteur, ses motivations, ses arrières-pensées font partie de mes réflexions à venir. Et j'ai des exemples... Certains vont grincer des dents, mais bon... Si l'on veut être objectif, il faut essayer de voir tous les aspects d'une réalité...
"quelque chose à retirer égoïstement pour LEUR petite gloriole personnelLE" - oui, bon.
Zéro sur vingt, le Franswa.
Le professeur de lettres que je suis ne relève pas les fautes d'orthographe, rassure-toi. Quoique...
J'attends ça de pied ferme.
Tu restes objective et c'est ce qui te fournit ta crédibilité. Ne lâche rien à ce niveau.
J'ai de nouvelles pistes de réflexions sur la critique littéraire...
Très intéressant ton commentaire. J'ai une amie qui travaille chez un éditeur et qui me disais que, devant le nombre de manuscrits reçus, il fallait bien faire un tri assez arbitraire.... mais alors comment des Anna Gavalda ou autre premier roman ont-ils réussi à se faire éditer alors qu'ils n'étaient pas connu ?
J'avais également entendu parler du piège de Mme Gaillard. C'est tout de même édifiant... Un type qui tient un blog (je ne sais plus lequel) raconte que lors de son premier envoi bien entendu la réponse fut "Malgré bla bla bla, votre roman ne correspond pas etc etc...". Il s'est entêté et est passé par une connaissance qui lui a recommandé de renvoyer son manuscrit au même éditeur en spécifiant bien qu'il était chaudement appuyé par ledit Monsieur. Réponse : Un RDV avec l'éditeur fut organisé et le livre fut publié... Moralité du bloggeur désormais édité : les éditeurs sont extrêmement frileux mais si quelqu'un d'assez important dans le monde littéraire pèse de tout poids, cela les rassure et ils acceptent de prendre un risque que seuls (à décider) ils auraient repoussé.
:)
Il me semble que si l'on veut se faire éditer, et qu'on ne connaît personne, le plusn"sage" est de s'adresser à "des petites maisons" qui ont le temps de lire les manuscrits, qui ont envie de découvrir de nouveaux talents.
Si tu as des manuscrits prêts, dont tu te sens fière, alors n'hésite plus ! De toute façon, tu n'as rien à perdre !
Je vous apporte ma petite expérience (d'auteur de polar: je reconnais qu'il s'agit là d'un genre à part, en ce sens qu'il représente aujourd'hui une part non négligeable des romans publiés).
Après l'édition d'un premier roman envoyé par la poste à une petite maison d'édition régionale, mon deuxième roman (un roman noir) sera publié au Seuil en octobre. Là aussi, envoi par la poste. Je ne connaissais absolument personne. Et j'ai en tête trois autres histoires très récentes d'auteurs publiés dans les mêmes conditions par les fameuses "grandes" maisons. Il existe donc une marge de manoeuvre, si étroite soit-elle, pour les nouveaux auteurs (et de surcroît, vivant en province puisque c'est le cas des quatre auteurs dont je parle). Je ne néglige pas le facteur chance (le stagiaire était de bonne humeur, le facteur était séduisant...) mais j'aime bien transmettre ce petit message encourageant pour les auteurs en mal d'éditeur.
Vous avez tout à fait raison : il ne faut pas être partial encore moins machiavélique. Comme j'ai tenté à plusieurs reprises de le dire : il est des auteurs inconnus qui parviennent à se faire publier sans connaître personne dans le milieu. Cela arrive. C'est fréquent dans les petites maisons, à l'affut de nouveaux auteurs, mais aussi dans les grandes. Mais, il faut néanmoins prendre conscience de la réalité : les éditeurs ont tendance à faire davantage confiance à des auteurs qu'ils connaissent déjà plutôt qu'à donner leur chance à des inconnus...
Félicitations pour la publication au Seuil de votre dernier polar !
d'un autre côté, ne peut-on expliquer le refus par une lecture rapide et un rejet du au style, trop ancien ou peu attachant au gré du lecteur de la maison d'édition? Quelqu'un qui écrit comme Chateaubraind serait-il édité aujourd'hui?
POur tous ceux qui veulent être publiés, et qui ne connaissent personne dans le milieu, je le répète : il faut bien regarder le catalogue des éditeurs. IL y a des éditeurs pour tous les goûts : ceux attachés à la langue, d'autres à l'histoire, aux expériences vécues, les provocateurs...
Les éditeurs sont très attachés à l'idée que l'on ne s'adresse pas à eux par hasard.
Etudiante, j'ai fait des stages dans des maisons d'édition. Je lisais les manuscrits. Combien de recueils de poésie, d'histoires érotiques et autres, ai-je lu quand j'étais censée sélectionner des ouvrages scientifiques ?
Eh bien moi, j'ai une aventure peu commune à raconter.
En 2007, j'ai envoyé un manuscrit au comité de lecture de nombreuses maisons d'édition.
Je n'ai reçu que des refus ; un certain nombre d'éditeurs n'ont tout simplement pas répondu à cet envoi, parmi lesquels “Les Éditions du Bord-de-l'Eau”, sises dans le sud-ouest de la France.
Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, quelque temps après, sur le blog de cet éditeur, un éloge de mon manuscrit par le directeur de cette maison, M. Dominique-Emmanuel Blanchard :
« J’ai noté que ça arrivait souvent comme ça : après des semaines d’indigences littéraires surgissent, deux, trois manuscrits qui m’enchantent.
Hier c’était “Malateste”, aujourd’hui c’est “Apostrophe aux contemporains de ma mort”.
Que l’on ne s’y trompe pas : il s’agit d’une œuvre réjouissante malgré son titre. À commencer par son style.
L’ai-je assez déplorée cette pauvreté du style dans ce qui tombe dans la boîte postale et sur les messageries de BDL !
Et voilà que coup sur coup le style renaît, ne cesse de renaître de ses cendres (je vous épargnerai le cliché du Phénix, enfin, presque).
Voulez-vous un exemple de ce fameux style dont il m’arrive de rebattre les oreilles des incrédules ? Oui, n’est-ce pas ?
Voici donc :
“Ensuite je ne sais plus, j’ai un trou de mémoire. Je crois que les événements se sont précipités. Qu’on sache seulement que d’assis je me suis retrouvé couché sur le dos, qu’il n’était plus à côté de moi, mais sur moi, et que de paroles entre nous il ne pouvait être question, car il s’affairait à rendre la chose impossible à lui comme à moi.” »
http://domi33.blogs.sudouest.com/archive/2007/12/20/deb-le-style-bordel.html
Je n'ai jamais eu de nouvelles de cet éditeur. (Heureusement j'ai trouvé il y a peu un autre éditeur).
GAG.
Mais si, mais si, il y a encore des maisons d'édition qui retournent à leurs frais les manuscrits non sollicités et refusés. Même à destination de l'étranger ! Et en tarif rapide, comme j'ai pu le constater sur l'enveloppe …
Suivre ce lien :
http://img10.hostingpics.net/pics/198193dumousseau.png