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Anne Sophie Demonchy
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Lundi 23 juillet 2007 1 23 /07 /2007 11:26

Etre professeur de lettres, c’est essayer de donner envie de lire et d’écrire à ses élèves. Alors quand on entre dans la profession, on espère ne pas recommencer ce qu’on estimait être les erreurs d’enseignants trop classiques, peu innovants. On propose des romans qui nous ont bouleversés quand on était adolescent, parfois jeune adulte. C’est le pari qu’a relevé un jeune professeur d’Abbeville, en 2000 : il a proposé à ses élèves de 3èmes de lire Le Grand cahier d’Agota Kristof. Le roman aborde le thème de la Seconde guerre mondiale, époque au programme justement en français comme en histoire. Cet enseignant a dû être subjugué par la force du récit et a certainement voulu partager ce plaisir du texte avec sa classe. Le problème c’est que Le Grand cahier regorge de passages crus, violents. Les parents d’élèves n’ont pas apprécié. Ils se sont directement adressés au procureur de la République ! L’enseignant a été placé en garde à vue et son domicile est perquisitionné ! Les parents se sont plaint d’un roman faisant l’apologie de la « zoophilie et de la pédophilie ». Finalement, le ministre de l’Education, Jack Lang à l’époque, est intervenu en envoyant une lettre d’excuse au principal du collège expliquant qu’ « Il s'agit là d'une situation anormale que je ne saurais approuver. Ces choix relèvent uniquement de la compétence des équipes que vous avez la responsabilité d'encourager ». L’affaire est donc classée sans suite. Tant mieux : il faut que nous puissions conserver notre liberté pédagogique. En outre, je m’insurge contre l’initiative des parents qui, au lieu de s’adresser directement au professeur de français, ont préféré convoquer les hautes instances comme s’il s’agissait d’un crime de lèse-majesté.

Néanmoins, si le roman ne fait nullement l’apologie de la zoophilie ou de la pédophilie, il en est question. Ainsi, une jeune fille, Bec-de-lièvre, a un rapport sexuel avec un chien, les jumeaux jouissent d’une fellation accomplie par une servante et pissent sur un officier homosexuel qui aime ce genre de pratique.

Je vous donne en prime un extrait particulièrement troublant pour vous faire une idée plus précise : « Le chien revient, renifle plusieurs fois le sexe de Bec-de-Lièvre et se met à le lécher. Bec-de-Lièvre écarte les jambes, presse la tête du chien sur son ventre avec ses deux mains. Elle respire très fort et se tortille. Le sexe du chien devient visible, il est de plus en plus long, il est mince et rouge. Le chien relève la tête, il essaie de grimper sur Bec-de-Lièvre.

Bec-de-Lièvre se retourne, elle est sur les genoux, elle tend son derrière au chien. Le chien pose ses pattes de devant sur le dos de Bec-de-Lièvre, ses membres postérieurs tremblent. Il cherche, approche de plus en plus, se met entre les jambes de Bec-de-Lièvre, se colle contre ses fesses. Il bouge très vite d'avant en arrière. Bec-de-Lièvre crie et, au bout d'un moment elle tombe sur le ventre ».

Je ne voudrais pas vous dégoûter de la lecture de ce très bon roman car son intérêt ne réside pas (seulement) dans ces pages provocantes et difficilement soutenables, mais dans l’apprentissage de deux garçons à résister à la dureté de la vie en temps de guerre. Pourtant même si La Trilogie des jumeaux compte parmi les romans contemporains qui m’a le plus marqué, je ne crois pouvoir l’étudier avec des adolescents. Je ne jette pas la pierre à ce professeur car je comprends parfaitement sa démarche : il a voulu travailler avec ses élèves sur un texte qui lui tient à cœur. Il a certainement dû penser que ce qu’on propose quotidiennement à la télévision est bien plus choquant. Il a raison. En partie. Si les élèves baignent dans un univers violent et cru, ce n’est pas le rôle d’adultes responsables de les y encourager. Ou bien il faut être prudents et extrêmement pédagogues. Moi, je n’en serais pas capable…

Parfois, mes élèves me demandent pourquoi on n’étudie pas tel ou tel livre, je leur réponds invariablement qu’il est des lectures que l’on aime parce qu’elles ne nous sont pas permises, c’est notre jardin secret, les étudier en classe pourrait en briser le charme.

Publié dans : Tout le monde en parle
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