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Anne-Sophie Demonchy
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Lundi 18 octobre 2010 1 18 /10 /Oct /2010 19:45

Negre-litteraire.jpg Difficile en ce moment d’animer régulièrement ce blog : je dois honorer plusieurs contrats éditoriaux, poursuivre mes activités à l’Éducation nationale… Toutefois, je reviens vers vous, non pas pour vous faire part de mes lectures (encore que… Cosmoz de Claro ou Écrivains de Volodine valent vraiment la peine d’être lus), mais pour évoquer une rencontre que j’ai faite avec les lecteurs de Thourotte lors d’une soirée autour du film The ghost writer et des nègres littéraires. J’ai été invitée pour parler du sujet. Non seulement la soirée fut fort bien organisée, mais la discussion qui en découla fut riche et passionnante.

 

Les jours qui ont précédé cette rencontre ont été consacrés en grande partie à la relecture de documents, des livres existants, des articles parus plus ou moins récents… J’avais préparé un plan, avec des parties et des sous-parties. Je me suis préparée comme je l’aurais fait pour un examen. Dans le train qui m’a conduit à Compiègne, je relisais mes notes, peaufinais mes transitions en maudissant mon imbécile de voisin qui racontait sa vie au téléphone, insensible à mon stress et mon désir de concentration. C’est en début de soirée que je suis arrivée à la médiathèque de Thourotte, petite ville picarde, qui jusqu’alors m’était complètement inconnue.

 

Très vite, l’atmosphère s’est détendue même si rien ne s’est passé comme je l’avais prévu. Et c’est tant mieux ! À peine avais-je commencé mon exposé avec l’histoire du mot « nègre » et la polémique que ce terme engendre, qu’un homme m’a interrompu pour entrer directement dans le vif du sujet en évoquant ses doutes sur la légitimité d’un auteur signant un livre qu’il n’aurait pas écrit. La discussion avec les différents spectateurs actifs, que j’appellerais plutôt protagonistes, m’a montré combien les lecteurs sont attachés au statut de l’écrivain. Pire… Ils veulent savoir si tel ou tel auteur a bien écrit seul ses livres et sont terriblement dépités quand je leur dis ce qu’il en est. Ils sont tellement déçus que certains protestent en me répliquant que tel auteur est venu à Thourotte, s’est montré très sympathique à leur égard et qu’il est donc impossible qu’il leur ait menti…

 

Dans la salle, les lecteurs n’avaient aucun lien avec le milieu germanopratin. Ils ressemblent à la majorité des gens qui lisent par plaisir et n’ont pas la moindre idée de la machine industrielle qu’est l’édition depuis près d’un siècle et demi… Quand on leur lâche que tel spécialiste populaire et médiatique n’a pas le temps d’écrire ses ouvrages, le monde s’écroule. On leur ment… Et paradoxalement, ils se montrent dubitatifs car ils ne peuvent croire à ce genre de supercherie. Ces échanges étaient très touchants car sincères. Les lecteurs avaient un réel désir de comprendre comment un auteur se met en relation avec un nègre pour écrire ensemble un livre, ce qui peut le motiver à faire croire qu’il écrit…

 

L’émoi fut si grand qu’une dame m’a dit « alors personne n’écrit ses propres livres ? »  Cette remarque m’a presque désarmée car les différents auteurs que j’ai pu citer, sont pour la plupart des artistes, des sportifs ou des hommes politiques très affairés. Je n’ai cité quasi aucun « écrivain », pas un en tout cas qui puisse remettre en cause la République des lettres dans son ensemble. Je me suis rendu compte à quel point les lecteurs attachent un prix à ce qui est écrit. S’ils lisent « je », ils s’attendent à ce que cette personne qui se met ainsi à nu, soit sincère, que ce soit elle qui se confesse et non un autre qui arrange la réalité. Même s’ils lisent un témoignage d’une jeune fille accidentée ou d’un sportif, ils veulent savoir qui en est l’auteur.

 

Certains m’ont posé des questions sur des écrivains qui exercent parallèlement des professions très prenantes mais parviennent à publier au moins un roman par an. Si je leur explique comment le livre s’est fabriqué, ils tentent de trouver une explication raisonnable qui puisse démontrer que mes affirmations ne sont pas fondées. Ils ne veulent pas admettre que l’industrie du livre peut, pour certaines personnes, rapporter gros et qu’il n’est, dans certains cas, pas question de littérature ou d’information, mais de pognon.

 

Cette réaction est tout à fait compréhensible et se vérifie non seulement à chaque fois que j’aborde le sujet avec des amis ou des lecteurs, mais aussi avec certains nègres qui veulent publier leurs mémoires. Ce fut le cas par exemple de Catherine Siguret avec son livre Enfin nue ! où elle raconte son passé de nègre. Dans une interview accordée à Rue89, elle avoue que cela n’a guère été facile de trouver un éditeur : « Les quelques éditeurs avec lesquels je travaille (une petite dizaine), me disaient : « Mais enfin, on s'en fout ! T'es personne ! ». La plupart n'ont pas lu, ceux qui ont lu ont trouvé ça formidable (bien entendu) mais « pas pour eux ». Chez deux éditeurs, j'ai frôlé le « oui » jusqu'à un veto du sommet (prétexte ou réalité ?). J'ai rangé le livre dans le tiroir et continué à œuvrer sur mes autres livres, songeant que c'était sans doute une mauvaise idée. Deux ans plus tard, j'ai pris un agent pour y voir clair dans mes trente et quelques livres déjà parus. C'est elle qui a placé le livre chez Intervista, maison d'édition de Luc Besson que je ne connaissais pas. » En fait, les lecteurs ne s’en fichent pas du tout : ils sont très curieux mais aussi très craintifs de savoir les dessous de l’édition. Ils sont friands de révélations… tant que cela ne concerne pas un auteur pour qui ils ont de l’admiration.

 

 

 

Publié dans : Nègres littéraires
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