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Anne Sophie Demonchy
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Vendredi 13 novembre 2009 5 13 /11 /2009 19:51


L
e festival Les Belles étrangères réunit une douzaine d’écrivains américains fort différents, par leurs choix esthétiques, leurs influences… Certains, dans le reportage
De New-York à Los Angeles, réalisé par Michael Smith, ont longuement parlé de leur rapport à la langue. C’est le cas de Forrest Gander, poète très connu aux Etats-Unis. Mais en France, on ne pourra le découvrir qu’en tant que romancier : son premier roman, En ami, vient d’être publié aux éditions Sabine Wespieser. Il est également  traducteur de poésie latino-américaine.

Dans l’entretien qui lui est consacré, Forrest Gander explique comment il conçoit l’écriture et comment ses activités de poète comme de traducteur influent sur sa manière de composer son roman : « Moi, je suis profondément influencé par le fait que je lise des livres traduits et je suis très intéressé par l’idée de faire venir de l’étranger des rythmes, des répertoires d’images, des usages de la syntaxe différents, qui je pense, reflètent l’idée qu’on pense, qu’on perçoit, qu’on ressent autrement les choses dans les autres langues. C’est donc une calamité que l’anglais se mette à remplacer tant de langues à travers le monde. Mes traductions de l’espagnol sont un moyen d’apporter à l’anglais quelque chose qui va perturber sa « destinée manifeste », en injectant des usages différents, de la langue et des rythmes qui renouvelleront l’anglais. Le plus grand défi pour un poète qui écrit un roman est que les poèmes n’ont pas réellement de personnages, le personnage du roman, c’est la langue elle-même, et dans un roman, on a besoin de quelqu’un à qui le lecteur s’attache, pour qu’il ait envie d’avancer ».

Forrest Gander a passé 20 ans à trouver comment écrire et mettre en forme son roman !  

 

Voici l’incipit montrant bien, il me semble, le travail de l’auteur sur la langue et le rythme :

 

« Au fait où est-il, le père biologique de l’enfant à naître ? À plusieurs frontières de distance. Sur un remorqueur de La Nouvelle-Orléans, livré à la violence des eaux du Golfe. Et il n’est pas près de remonter la rivière aussi loin, avec ses cinq semaines de paie et ses bottes en anaconda, en quête d’une oreille exquise à mordiller, flirtant avec l’idée vague, qui faiblit peu à peu, d’unir son charisme abject à une quelconque âme en peine prête à lui ouvrir ses lèvres, absorber des torrents de mensonges, et le prendre pour ce qu’il n’est sûrement pas.

La mère de la jeune fille enceinte (certains diraient la fillette) dépose sa bible King James sur le fauteuil d’osier devant la porte du deuxième étage. Puis elle entre dans la chambre.

Du même regard qui lui permet de reconnaître sa fille, en robe de coton et chaussettes longues, bras battant l’air comme un fléau sur le chariot, gémissant Oh Dieu du ciel, elle voit les étriers de métal vides dressés comme d’étranges leviers sur les bords du chariot. Elle entend les plaintes de la petite et garde les yeux fixés sur les étriers dont la froide lueur métallique, dans son état de fatigue et d’angoisse, lui paraît autoriser la souffrance de sa fille.

Oh trésor. Bouche sèche, la veuve se tient dans l’embrasure de la porte et son mot de compassion, faute d’être émis avec la force requise, se dissipe dans l’air. Sa fille, sans voir qu’elle est entrée, se balance maintenant sur ses mains et genoux entre les étriers luisants, haletante, face au mur, elle s’essuie le visage sur le matelas. À bout de souffle, elle bascule sur le côté, masse énorme et lasse, le nombril saillant comme une tête de rivet à travers la fine étoffe. Devant le chariot, une assistante à peine plus âgée que la fille en travail balaie de sa propre joue une mèche de cheveux châtains, épaules abattues. »

 

 

Eleni Sikelianos est l’arrière petite-fille du poète grec Angelos Sikelianos et de la chorégraphe Eva Palmer. Elle-même poète, ces deux grandes figures, étudiées à l’université, l’influencent et l’enrichissent dans sa manière de concevoir son travail. « Depuis que j’ai commencé à écrire de la poésie, j’ai toujours écrire des poèmes que l’on puisse ouvrir comme des tiroirs, empiler les choses les unes sur les autres, une sorte de poème en 3D. Tout poème est ainsi, au fond, tout écrit, d’ailleurs, mais surtout la poésie. On touche un endroit, et les significations se développent pour finir par créer un sens global. J’ai toujours réfléchi aux façons d’étendre les possibilités ouvertes dans un poème.  

Quand j’ai commencé The California Poem, je voyageais beaucoup et toujours avec des supports mnémotechniques, supports d’écriture aussi : cartes postales, photos… Je ne les considère pas comme séparés de l’œuvre, mais comme une sorte de part non verbale du poème. Ce sont aussi des plages de repos, comme si l’esprit pouvait s’y rassembler, des « en-dehors » du langage, parce que le langage ne peut pas tout dire, les éléments visuels parlent aussi. Au début, j’ai travaillé musicalement, expérimenté la dimension musicale. D’une certaine manière, les images étaient véritablement secondaires, et le sens se développait à travers la musique. Il y a de grands poètes chez qui il n’y a pas de sens, c’est la musique qui constitue le sens. Le jazz, ou d’autres musiques, influencent beaucoup les poètes. Et le jeu sur la longueur du vers s’apparente bel et bien à une sorte de rythme, à une musique. On se dit : ici la musique ralentit, là elle accélère. Au fond, je suis amoureuse de la dimension sonore du langage. Ensuite, je me suis concentrée sur l’image, le sens, la versification, pour les renforcer, mais c’est toujours la musique qui reste. »

 

Extrait du recueil Du soleil, de l’histoire, de la vision (édotions Grèges)

« Interlude Orange

+ une Courte Mer

 

Ma bouche

grande ouverte en

surgit le hurlement du monde

Ils coupèrent

l’ombilical trop loin

du cœur, un

moignon – c’est

le prodige, le nombril

dont est issue la Californie, ronde

& chaude telle une orange

complainte sur une langue palpitante »

 

 

 

 

Pour rencontrer Forrest Gander et Eleni Sikelianos

Rendez-vous dimanche, à 17 heures

A la Fondation Boris Vian

6 bis cité Véron (entrée au 92 bd de Clichy) - Paris 18ème arr.

Rencontre animée par Marc Delouze et organisée par les Parvis Poétiques avec la librairie Vendredi

 

Renseignements : 01 42 54 48 70

Publié dans : Salon du livre
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