Anne-Sophie Demonchy
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Pendant la rentrée littéraire, il n’est pas rare que certains journalistes se tournent
vers les premiers romans, en quête de pépites… En revanche, les seconds romans attirent moins l’attention. Il y a bien sûr des exceptions, surtout quand le premier roman fut un carton. C’est le
cas par exemple du nouvel opus, Le Sel, de Jean-Baptiste Del Amo, qui s’était fait remarquer à la rentrée 2008 avec une Éducation libertine.
De mon côté, j’ai choisi de lire le second roman d’une jeune auteur prometteuse : Celia Levi. Les Insoumises était un roman épistolaire, échange entre deux amies radicalement opposées, l’une rêveuse et l’autre engagée… Toutes deux tentent de défendre leur position et de montrer les erreurs et les illusions de l’autre. C’était un roman pessimiste sur le monde et les aspirations de la jeunesse. Un roman court, efficace et bien pensé. Deux ans ont passé. Celia Levi revient avec Intermittences (aux éditions Tristram), un roman tout aussi engagé et pessimiste. Je l’ai lu comme une allégorie. En apparence, l’auteur raconte le quotidien d’un jeune artiste peintre qui, pour gagner sa vie, accepte de faire de la figuration afin d’obtenir le statut d’intermittent du spectacle et bénéficier de certains avantages.
Alors qu’il aimerait se consacrer davantage à sa réelle activité, la peinture, le narrateur est sans cesse retenu par des problèmes administratifs liés au statut d’intermittent. Alors qu’il pense avoir suffisamment travaillé pour obtenir le statut, on lui répète, à chaque fois qu’il est obligé de faire un tournage de plus. La situation vire rapidement à l’absurde et l’auteur se plait à jouer avec nos nerfs. L’influence de Kafka est évidente. Mais pas seulement… En effet, tandis que ce jeune peintre se débat pour avoir une protection sociale, il cohabite avec son amie Pauline, une jeune bourgeoise, qui n’a guère besoin de travailler pour survivre, ses parents subvenant à tous ses besoins. Fantasque, extravagante, elle précipite davantage encore le narrateur vers le précipice. Leur chat disparaît un jour. Un chat étrange, terrifiant. Le jeune homme accepte, pour sa belle, de le chercher à travers la ville et, chemin faisant, au fil des soirs, il se sent hanté par le portrait de la « Folle » de Soutine, portrait semblable à celui de Pauline. Plus le chat s’éloigne, plus les obstacles administratifs sont grands. On pense encore à Edgar Poe en lisant ce roman étrange, fascinant. Son physique se dégrade également : ses dents se déchaussent, ses gencives changent de couleur. La folie le guette…
Alors que Les Insoumises était un roman épistolaire, Intermittences prend la forme du journal intime, ce qui permet à l’auteur de partager les pensées de ce peintre qui perd pied. Pourtant, ce livre n’est pas
qu’un roman sur le statut d’intermittent du spectacle. Il décrit l’univers du travail, celui des précaires et de tous ceux qui acceptent de s’écraser parce qu’ils s’estiment suffisamment gâtés.
Ainsi, le narrateur estime que « nous, Français, sommes privilégiés, nous bénéficions de soins médicaux gratuits, l’enseignement est de qualité, les indemnités chômage assurent aux plus
démunis de quoi subsister et l’intermittence du spectacle permet aux artistes de créer librement. Bien sûr, il faut savoir être obéissant et ne pas chercher à être plus malin que le système, mais
n’est-ce pas un juste tribut à payer ? » Quand on lit la suite du roman, on comprend que non, ce n’est pas un juste tribut et que ce pauvre figurant est bien une victime du système qui
n’épargne personne. Ceux qui refusent le traitement des intermittents, dégagent purement et simplement. Ainsi, le narrateur se plaint-il d’avoir fait la même journée 12 heures supplémentaires et
« cela ne comptera malheureusement pas comme un cachet de plus. Il faisait un froid de canard dans les studios, on a dû tourner dehors sous la pluie. J’ai encore les mains glacées et je suis
au lit avec une bouillotte. Ils nous ont à peine nourris, un bouillon clair, un morceau de pain et un fuit, pris à la va-vite sous une tente qui laissait filtrer le vent et la pluie. […] Une
partie de la figuration est partie, opposant qu’il était trop tard et que c’était illégal. J’ai préféré rester, pour me faire bien voir de la chargée de figuration ». Quoi qu’il en soit, les
révoltés comme les soumis demeurent dans une précarité évidente, embourbés dans les absurdités administratives. Ce roman évoque bien plus que la situation des intermittents, il décrit la société
de tous les laissés pour compte, les vacataires, les demandeurs d’emploi, tous les précaires dont les critères ne correspondent jamais à ceux exigés pour obtenir un boulot, un logement…
Intermittences est un roman fantastique, absurde et poétique à la fois. La simplicité de la langue reflète la crudité des situations évoquées. L’omniprésence de la figure de la Folle participe de cette ambiance particulière, à la fois onirique et masochiste. Un très bon roman, engagé et passionnant.
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