Anne-Sophie Demonchy
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C’est à 19 ans, en deuxième année de fac
de lettres, que je découvrais l’œuvre répugnante et envoûtante de Jean Genet. Répugnante à cause de ses idées sur la sacralisation du Mal, sa fascination pour la trahison, le nazisme… Mais aussi
envoûtante par son écriture lyrique et poétique. À l’époque, nous devions étudier Journal du voleur. Je me souviens avoir été véritablement choquée
par ce goût pour l’ignoble, l’intolérable, le crasseux. Je ne comprenais pas pourquoi j’avais choisi cet auteur que l’on glorifiait tant. Je ne comprenais pas que l’on puisse prendre plaisir ou
voir le moindre intérêt à ce texte prônant des valeurs telles que le vol ou le crime. J’ai peiné à lire ces pages montrant la beauté du manchot Stilitano paresseux, cynique, jouant avec ses
crachats… Je ne saisissais pas la portée littéraire de la scène d’épouillage entre le narrateur et l’un de ses amants. Pire, je partageais le malaise d’un de mes camarades devant analyser le
fameux extrait du tube de vaseline exposé sur une table de commissariat, et suscitant les moqueries des policiers et paradoxalement le plaisir de l’auteur, en adoration devant cet objet obscène.
Nombreux ont été les moments où j’ai eu envie d’abandonner le module et me concentrer sur d’autres lectures, moins extravagantes. Et puis, grâce à l’obstination de mon prof, passionné par le
sujet et la prose de Genet, je me suis dégagée du fond pour m’attacher au verbe. Quelle ne fut ma surprise en découvrant sa beauté ! Ainsi, voici comment Genet décrit la scène du tube de
vaseline au commissariat : « Je savais que toute la nuit mon tube de vaseline serait exposée au mépris - l’inverse d’une Adoration perpétuelle - d’un groupe de policiers beaux, forts,
solides. [...] Cependant j’étais sûr que ce chétif objet si humble leur tiendrait tête, par sa seule présence il saurait mettre dans tous ses états toute la police du monde, il attirerait sur soi
les mépris, les haines; les rages blanches et muettes, un peu narquois peut-être - comme un héros de tragédie amusé d’attiser la colère des dieux - comme lui indestructible, fidèle à mon bonheur
et fier, je voudrais retrouver les mots les plus neufs de la langue française afin de le chanter. Mais j’eusse voulu aussi me battre pour lui, organiser des massacres en son honneur et pavoiser
de rouge une campagne au crépuscule. »
En découvrant ainsi la prose poétique de Genet, je me réconciliai avec cet auteur aux idées abjectes. À partir de cette expérience littéraire éprouvante mais formatrice, je lus ses autres œuvres avec cette même hantise de découvrir des aspects dérangeants, choquants, mais toujours charmée par l’écriture si délicate et élégante. Je détestais chez Genet par exemple sa manière de rejeter le lecteur qu’il tient à distance par un « vous » accusateur. Je ne supportais pas ce rejet, cette façon de montrer sa supériorité. Bien sûr, Genet était un maudit : abandonnée par sa mère, pupille de l’Assistance publique, accusé à tort d’un vol qu’il n’a pas commis, il connaît les camps de redressement. Il est compréhensible que, pour sortir grandi de cette terrible expérience, Genet ait voulu sacraliser le Mal. À son tour, l’auteur veut exclure ceux qui l’ont rejeté et honorer tous les parias de la société. Et pour autant, comment accepter d’être ainsi exclu de son monde ?
Peu à peu, je pris conscience que c’est parce qu’il m’excluait de son monde que je ne parvenais à entrer dans le sien. Dans Pompes funèbres notamment, Genet explique son rejet du lecteur : « [...] me voulant hors d’un monde social et moral dont la règle d’honneur me paraissait imposer la rectitude [...], c’est en haussant à hauteur de vertu pour mon propre usage, l’envers de ces vertus communes que j’ai cru obtenir une solitude morale où je ne serais pas rejoint. Je me suis voulu traître, voleur pillard, délateur, haineux, destructeur, méprisant, lâche ». En décidant de fréquenter cet infréquentable, de lire encore et encore sa prose nauséabonde et sectaire puisque n’ont droit de cité que les marginaux, j’ai pris goût à ce mépris. Et peu à peu, j’ai compris que le monde esseulé de Genet est certes celui du Mal mais aussi celui de la littérature, celle qu’il crée en inventant un monde où les traîtres et les criminels sont élevés au rang de héros, mais où la beauté du mot règne en maître absolu.
Pourquoi ai-je eu soudain envie d’évoquer Jean Genet ici ? Tout simplement parce qu’au détour d’un rayon chez un de mes libraires favoris, je suis tombée sur L’Ennemi déclaré, textes et entretiens choisis 1970-1983 de Genet. Avant de vous faire part de ses idées politiques, thème central de ce recueil, il fallait - parce que Genet est avant tout un auteur - que je m’arrête sur son œuvre littéraire.
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