Anne-Sophie Demonchy
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Haruki Murakami est l’auteur japonais le
plus lu au monde et parmi les plus appréciés. Il se trouve que jusqu’alors, je n’avais pas été convaincue. Il y a quatre ans déjà, j’avais fait une tentative de lecture avec Le Passage de la nuit. Ce fut un réel ennui. Je n’avais pas compris ce qui faisait le charme de
cet auteur loué par la critique comme par les lecteurs. Le temps a passé et je n’ai ni trouvé l’occasion de retenter l’expérience ni manqué de livres... Finalement, grâce à l’adaptation
cinématographique de La Ballade de l’impossible par Tran Anh Hung, chroniquée pour Le Magazine des livres, j’ai renoué avec Murakami. Et cette fois,
ce fut une révélation. Il y a bien longtemps que je n’avais pas éprouvé une telle émotion, un tel bouleversement. J’ai été si touchée par cette écriture et cette analyse psychologique des
différents personnages que, pendant plusieurs jours, je me suis sentie extrêmement mélancolique. Certes, cela ne furent pas les jours les plus heureux de ce mois de mai, mais quel plaisir de lire
un texte qui touche au plus profond de soi !
Le sujet du roman, La Ballade de l’impossible, serait la mort et les raisons qui nous poussent au suicide. Mais est-ce vraiment cela ? Murakami traite ce sujet de façon assez romantique. En effet, ses jeunes personnages tentent de trouver une raison de continuer à vivre malgré des blessures profondes, des disparitions d’êtres chers, des amours impossibles. En surface, on peut lire le roman comme le récit d’un jeune homme, Watanabe, amoureux de Noako, traumatisée par le suicide de son petit ami. Une histoire impossible puisque Naoko tombe dans une profonde dépression qui l’entraîne aux portes de la folie. Parallèlement, Watanabe s’attache à une étudiante, Midori, fantasque et pleine de ressources, qui lui fait part de ses désirs érotiques les plus intimes. A priori, rien d’excitant dans tout cela. Pourtant, c’est un des romans qui m’aura le plus marqué cette année.
Murakami décrit une jeunesse en proie aux doutes, au spleen et aux rêves. Commençons par Watanabe qui fait des études de dramaturgie. Peu intéressé par ce qu’il étudie, la solitude et la lecture sont des échappatoires à une existence morne et sans avenir. Il se lie d’amitié à un autre étudiant, cynique, qui le déniaise en l’entraînant dans ses sorties crapuleuses. Ce garçon, étrange, peu sensible, fascine également par sa philosophie. Seule compte à ses yeux la liberté, et non le bonheur ou l’attachement affectif. Il pourrait être comblé : particulièrement brillant, il aspire à un avenir professionnel international, et pourtant, ce projet le laisse de marbre tout comme la fidélité que lui porte son amie malgré ses nombreuses escapades… C’est dans l’expérience et le détachement qu’il trouve le contentement.
Watanabe est également un personnage mystérieux. L’histoire se situe en 1968 : la révolution étudiante bat son plein et pourtant, il demeure complètement extérieur à cette mobilisation. Il évoque en quelques mots cette agitation sans prendre parti. Ces agitations ne sont pas motivées. Narrateur, il se contente de nous faire part de ces jeunes qui défilent. La collectivité ne semble pas le toucher à ce moment. Les destins tragiques de ses amis concentrent toute son attention. D’un point de vue sentimental, il s’attache à une jeune fille, Naoko, qui ne l’aime pas. Il l’écoute, l’aide à traverser sa période de deuil, lui rend visite dans sa maison de repos, lieu isolé, forestier et onirique où la parole semble se libérer. Naoko a un comportement étrange, que Watanabe ne parvient pas à cerner. Elle le fait venir près d’elle mais se tient pourtant à distance. Elle ne réussit pas à exprimer ce qui la hante. On comprend simplement que sa relation avec son petit ami était uniquement platonique et que les rapports intimes demeurent un obstacle entre elle et Watanabe. Les paroles échangées entre les différents personnages sur la sexualité sont crues et pourtant, cela ne heurte pas le lecteur car elles s’intègrent au récit et sont justifiées. Watanabe, Naoko, Midori ont vingt ans. Ils se posent les questions propres à cet âge : l’orientation, les choix et surtout les raisons qui font que cela fonctionne ou non.
Reiko est une des résidentes de la maison de repos, colocataire de Naoko. Elle est plus âgée que celle-ci mais se veut particulièrement prévenante. Lors de ses visites, Watanabe se retrouve le soir en promenade avec elle. Celle-ci lui parle des visions de Naoko et surtout lui confie les raisons de sa présence dans cette maison de repos. Elle aussi n’est pas au clair dans ses orientations sexuelles. Reiko peine à trouver un certain équilibre psychique. Comme les autres personnages du roman, elle a été confrontée au suicide.
La Ballade de l’impossible nous porte bien au-delà de l’histoire des différents personnages. Elle nous touche parce qu’elle parvient à dévoiler une part de nous-mêmes, à nous remettre en cause. La beauté du texte de Murakami repose sur une prose fluide, poétique et surtout mimétique. Un très grand roman que je ne suis pas prête d’oublier.
Sinon dans les "petits" romans de Murakami j'ai beaucoup apprécié Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil et la courte autobio Autoportrait de l'auteur en coureur de fond.
De manière générale les asiatiques ont souvent une manière bien à eux de raconter des histoires. Et c'est souvent très intéressant, notamment dans le cinéma, ou dans le manga, sur lequel notre spectre franco-français devrait se pencher un peu plus sérieusement. :)
Ha oui...merveilleux roman dont j'ai tourné la dernière page avec une drôle d'impression de divagation intérieure.
Je cherche le roman depuis la sortie du film maintenant. (La version poche, la version avec l'affiche du film... n'est pas de mon gout je dirais). N'ayant pas spécialement apprécié le film, je m'attendais à plus de poésie et de romantisme (les mots crus étaient, à mon goût, mal retranscrit). Ton article va m'obliger à intensifier mes recherches ^^.
Bonne continuation.
Moi aussi j'avais commencé Murakami par Le passage de la nuit et l'avais refermé bien vite... Je m'y suis remise quelque temps plus tard avec "Kafka sur le rivage", celui est extraordinaire ! Empreint d'absurde, de magie et de poésie, c'est un régal... Un petit pavé dont on ne voit pas les pages se tourner. Je le conseille à tout le monde ! Mon prochain de Murakami sera la ballade de l'impossible :)