Anne-Sophie Demonchy
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Je suis partie
quelques jours au soleil et j’en ai profité pour lire un roman passionnant : La Havane année zéro de Karla Suarez (éditions Métailié). Je
précise que j’étais en vacances car j’ai pris mon temps pour savourer ce roman aux nombreux rebondissements. Je ne saurais expliquer cet attachement immédiat à ce livre mais la conséquence fut
simple : je n’ai pu m’en défaire avant de l’avoir terminé et encore maintenant, je reste intriguée par les différents protagonistes. Et pourtant, jusqu’à la fin, je suis restée dubitative
sur la manière dont les deux intrigues sont liées. La première se veut un hommage à l’inventeur du téléphone, qui n’est pas Graham Bell comme on l’a longtemps cru, mais l’Italien Antonio Meucci,
qui est parvenu, en 1849, à Cuba, à réaliser le prototype de l’appareil. La seconde intrigue se situe à la Havane, en 1993. Quatre individus - une prof de maths Julia, son ex amant et ex
prof Euclides, son nouvel amant Angel, un écrivain Léo et une mystérieuse italienne Barbara – veulent mettre la main sur les documents prouvant que Meucci est l’inventeur du téléphone. Je n’ai
pas étét convaincue par l’engouement de ces protagonistes, qui ne se connaissent pas au début du récit, pour Meucci. Toutefois, qu’on se le dise, cela n’a pas vraiment d’importance car le livre
mérite le détour.
Karla Suarez retrace, par bribes, des tranches de vie de cet inventeur raté qui n’a connu dans son existence que des déboires : inventeur génial, il n’a pas réussi à obtenir le succès escompté de son vivant. Fauché, il ne peut renouveler chaque année le brevet d’invention du téléphone, si bien que c’est Graham Bell qui en est officiellement l’inventeur. Cet échec de Meucci n’est qu’un échec parmi tant d’autres : son existence est jalonnée de coups ratés… Cette intrigue permet à Karla Suarez, qui est elle-même ingénieur en informatique, un certain nombre de digressions, très instructives, sur les mathématiques, les inventions, les sciences et la littérature que l’on a souvent tendance à opposer. Elle montre au contraire que nombres d’écrivains se piquent de mathématiques comme Calvino, Queneau…
La seconde intrigue est contemporaine : elle se situe à la Havane, en 1993, pendant la crise économique, conséquence de l’effondrement du bloc communiste. A cette époque, la situation est catastrophique puisque les Cubains perdent leur emploi, ne parviennent ni à se loger ni à se nourrir, les coupures d’électricité sont fréquentes… Karla Suarez évoque cette année particulièrement terrible où les Cubains manquent de tout y compris d’espoir. Julia, qui était enseignante et chercheur à la faculté, devient prof de mathématiques dans un établissement scolaire, métier qu’elle exècre. Elle réside en haut d’une résidence vétuste en banlieue, mange des pois cassés chaque jour… Sa passion pour les sciences semble la sauver de cette torpeur. Aussi, quand elle découvre que des documents prouvant que Meucci est bien l’inventeur du téléphone se trouvent dans les parages, elle déploie toute son énergie et son intelligence pour mettre la main dessus. Euclides, Léo, Angel et Barbara sont aussi à la poursuite des documents. A la fois partenaires et rivaux, ils jouent des coudes pour s’en emparer. Les cinq personnages se connaissent et entretiennent des relations étroites et sexuelles les uns avec les autres, soit par amour soit par stratégie. Car, ce roman se lit comme un traité de mathématiques où, pour trouver la solution au problème (les documents sur Meucci), il faut faire des hypothèses, calculer, et agir de manière logique.
Si les personnages manœuvrent pour pouvoir récupérer les documents, ils entretiennent cependant des relations amicales sans bornes, simplement parce que l’époque l’exige. N’ayant plus rien, les individus conservent les sentiments humains les plus nobles même s’ils sont appelés aussi à se trahir.
C’est ce mélange de trahison et de confiance, de mensonge et de vérité, cette complexité dans les relations humaines qui m’a véritablement passionnée. Mais cette ambiguïté des sentiments est liée à la crise que traverse le pays. Le livre évoque longuement cette ambiance si particulière où les cinq protagonistes trouvent une raison d’être en la littérature et les sciences. Aussi, La Havane année zéro refuse tout cynisme mais au contraire met à l’honneur l’amour et l’intellect, seules échappatoires au chaos évoqué.
J’ai beaucoup aimé ce roman plein de rebondissements, profond et bien documenté. L’auteur distille de nombreuses informations à la fois sur la société cubaine, les sciences et la vie de Meucci. La Havane année zéro est un roman palpitant, fin et intelligent qui continue de m’intriguer.
Pour visiter le site de Karla Suarez, cliquez ici !
L’entretien de l’auteur pour Mediapart, c’est ici !
Pour lire d’autres billets sur le roman : En lisant en voyageant, Biblioblog
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