Anne-Sophie Demonchy
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Lu sur le site Arrêt sur images la chronique fort intéressante d’Alain Korkos sur La Métamorphose de Kafka ou plus exactement sur les choix
éditoriaux de ses couvertures. Une affirmation m’a interpellée : « une illustration nous montre "la vermine" comme ceci ou comme cela alors qu'elle n'est guère décrite dans le texte, le
lecteur se retrouve enfermé dans cette vision. L'image impose le plus souvent, quand le texte suggère. »
C’est tout à fait exact. Ce qui est surprenant dans La Métamorphose, c’est que Grégoire Samsa n’a pas une idée précise de son apparence. Le récit ne s’attache qu’aux pensées de ce personnage métamorphosé en insecte géant, sorte de cafard répugnant. Ce dernier se sent encombré par une carapace rigide, un corps énorme, raide… À aucun moment, il ne se voit dans un miroir. Ses parents et sa sœur lui renvoient une image effrayante, cauchemardesque. Mais Grégoire, lui, ne se voit pas. Il n’a aucun moyen de se rassurer, penser que son apparence n’est pas si inhumaine…
À un premier niveau de lecture (souvent celle que l’on adopte avec une classe de 4e ou de 3e), La Métamorphose s’apparente à une nouvelle fantastique. Todorov dans Introduction à la littérature fantastique définit ainsi le genre : « le fantastique occupe le temps de cette incertitude ; dès que l'on choisit l'une ou l'autre réponse, on quitte le fantastique pour entrer dans un genre voisin, l'étrange ou le merveilleux. Le fantastique, c'est l'hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois naturelles, face à un événement en apparence surnaturelle. » Dans La Métamorphose, précisément, Kafka prend soin de ne pas décrire son personnage encore moins de donner le début d’une explication à cette transformation étrange. Seules les sensations comptent. Mais a-t-on affaire véritablement au genre fantastique ?
Le thème de la métamorphose est issu de la tradition littéraire, que l’on retrouve dans les mythes. On se souvient que dans l’Odyssée, Circé, la magicienne, a métamorphosé les compagnons d’Ulysse en cochons ; Ovide, dans Les Métamorphoses, raconte comment Daphné se change en laurier, Atlas en montagne ou Zeus en cygne, taureau pour tromper ses conquêtes. Alors que tous ces récits montrent le processus de métamorphose, Kafka ouvre son récit sur un personnage déjà transformé. Le phénomène importe moins que les conséquences. Sa métamorphose est comme acquise et acceptée… D’où l’écart par rapport à la définition du genre : alors que le fantastique induit un sentiment d’hésitation, dans La Métamorphose, aucun doute ne subsiste. Grégoire est bel et bien un animal. Kafka nous plonge dans un univers absurde, accepté par son anti-héros. Absurdité que l’on retrouve dans nombre de ses textes et parmi eux les plus célèbres, Le Château ou Le Procès.
La métamorphose se retrouve également dans les rapports familiaux. Jusqu’à ce fameux matin, Grégoire vivait en harmonie avec ses parents et sa sœur, subvenant aux besoins de tous, étant le seul à avoir un emploi. Mais, à partir du moment où il se change en bestiole, la communication est coupée. Le père est celui qui manifeste dès le début un violent rejet. La sœur tente dans les premiers temps d’apprivoiser sa peur et son dégoût, pourtant elle finit par se lasser de la situation, comprenant que Grégoire ne retrouvera jamais sa forme initiale. Si La Métamorphose peut se lire comme une tragédie où la mort de Samsa est signée dès les premières lignes, le comique surgit également, notamment dans les échanges entre la mère et la fille. Mais le rire laisse vite place à l’inquiétude : peu à peu, les différents membres de la famille adoptent une attitude franchement hostile et souhaitent se débarrasser du parasite qui a bouleversé leur existence.
Toutefois, pour ces trois personnages, la métamorphose de Grégoire s’avère positive : obligés de trouver des solutions pour payer leur loyer, ils parviennent à rebondir, trouver des postes intéressants, vivre aisément. La chute de la nouvelle est terrible et cruelle. Grâce à la disparition de leur fils, les parents connaissent une ascension sociale dont ils comptent profiter non sans cynisme.
Car La Métamorphose est avant tout une allégorie des affres de la famille. Sans réduire la nouvelle à un règlement de compte familial, Kafka est indubitablement marqué par la relation complexe et destructrice qu’il entretient avec son père. Ce dernier estime en effet que son fils n’est qu’un parasite. Travaillant le jour comme juriste dans une compagnie d'assurance, l’écrivain consacre ses nuits à ses activités littéraires. Mais son père estime qu’un écrivain ne sert à rien, c’est un parasite de la société. Prenant au mot ces accusations, Kafka fait de Grégoire - un fonctionnaire sans histoire, sorte d’alter ego - un cafard, bestiole gênante dont on va chercher par tous les moyens à se débarrasser. La famille devient meurtrière.
Il paraît qu’il existe une centaine d’interprétations de cette nouvelle, ce qui n’est pas étonnant tant le texte est riche et ouvert. Le contexte familial est une des pistes à explorer mais elle est loin d’être la seule : on peut y lire une allégorie de l’artiste, du marginal, du fou… Parce que La Métamorphose échappe au genre fantastique, sa lecture laisse place à l’imagination et la réflexion…
(Ilustration Chiharu Shiota)
Billet tres interessant. Vous avez l'air de bien connaitre ce theme. Si l'envie vous prend d'ecrire d'autres articles sur ce sujet (frontieres de la litterature fantastique, interpretation et analyse de texte), je serai le premier a les lire.
Encore heureux que lui son père le considère (humour). J'aime votre article, le blog aussi. Pour le moment, je n'ai lu qui celui là et sur les nègres littéraires je crois (ça va augmenter, @chez fainénants)
Mais la fonction recherche ne marche pas très bien (vous pouvez utiliser Wibiya si besoin).
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Beau billet. Je suis justement en train de travailler cette nouvelle avec mes élèves (dernière année du secondaire). Ils ont en général un enthousisasme modéré après la lecture mais, après le travail et l'analyse en classe, ils sont plutôt intéressés.
Bonsoir, article très intéressant sur une nouvelle qui ne l'est pas moins, certainement le plus accessible de Kafka. C'est mon livre préféré de Kafka. Un chef d'oeuvre. Bonne soirée.
Billet très interessant. Ce qui est interessant c'est aussi l'inéluctabilité de cette métamorphose et l'incapacité de Grégoire à réagir et quelque part on peut se demander si ce n'est pas cet échec qui entraine le rejet de sa famille.