Anne-Sophie Demonchy
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Retour sur le prix de l’Inaperçu. Ce prix, comme vous l’avez compris, récompense un livre étranger et un livre français qui n’ont guère eu d’écho dans les médias et
par conséquent, n’ont guère trouvé le public qu’ils méritaient. Aujourd’hui, je souhaiterais vous présenter le roman qui a fait la quasi unanimité auprès du jury :
La Plaine du chinois Bi Feiyu (aux éditions Philippe Picquier).
Ce roman est une pure merveille tant du point de vue stylistique que narratif : il s’est imposé à moi comme une évidence. Malgré ses presque 500 pages, il se lit avec un plaisir intense. La liste des personnages principaux en entrée ne doit pas vous effrayer : plongez-vous dans le roman sans la prendre en considération dans un premier temps, vous vous y reporterez si vous ne parvenez pas à mémoriser les différents noms et le liens qu’ils entretiennent entre eux. Certes, les personnages sont nombreux mais l’auteur parvient à les distinguer et à les caractériser si précisément que la liste de départ n’est qu’un mémento, pour se rassurer.
Nous sommes au temps de la Révolution culturelle chinoise, au village des Wang. Toutes les valeurs sont inversées et la culture n’est pas celle du savoir mais de la terre. Bi, précisément, fait de longues et poétiques descriptions de ce monde rural amoureux de ses récoltes. Les sensations sont sans cesse en éveil. J’ai particulièrement apprécié les descriptions pleines de bon sens et analysant l’existence de ces paysans chinois :
« Source de bonheur, cette orge était aussi source de souffrance. Un dicton affirme qu’il existe trois tâches pénibles dans la vie : faire avancer le bateau à la perche, battre le fer et broyer le tofu. On ne l’entendra jamais dans la bouche des paysans. Seuls les habitants des grandes villes ou à la rigueur des bourgs le prononcent lorsqu’ils ont le ventre plein, debout débat le bar ou assis sous l’auvent du barbier. Pour les paysans qui doivent moissonner l’orge et repiquer le riz, ce dicton est une plaisanterie dépourvue de rapport avec la réalité ».
Avec humour, le narrateur peint, sans ménagement, des personnages attachants aux prises avec leur destin et les traditions ancestrales. Il en est ainsi du personnage central, Duan Fuang, qui revient après deux ans d’absence au village. Croyant être choyé et manger du riz gluant comme un festin, il se rend vite compte que sa famille l’attend avec impatience comme une nouvelle main d’œuvre capable d’aider efficacement aux champs. Les journées s’écoulent ainsi mais le lecteur, contrairement à Duan Fuang, ne saurait s’ennuyer car il découvre, à chaque page, les us et coutumes des villageois sous Mao : le plaisir de certaines femmes à humilier les hommes, l’impossibilité de venir en aide à un suicidaire, les croyances et les superstitions, les relations mères-filles…
Ce roman est un vrai moment de littérature : à la fois écrit avec élégance et simplicité, il offre un beau panorama de la vie dans un petit village chinois. Les personnages si déjantés soient-ils sont attachants. Certains propos sont crus et rompent avec le vocabulaire châtié, donnant ainsi un peu de piquant à l’ensemble. Je vous recommande avec beaucoup d’enthousiasme ce roman qui ne doit plus passer inaperçu !
Très bonne lecture !
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