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Dimanche 27 février 2011 7 27 /02 /Fév /2011 14:15

symphonie pastorale 2Au détour d’une discussion riche sur Facebook (cela arrive parfois, je vous assure !), j’ai évoqué le souvenir d’une lecture qui a marqué mon adolescence : La Symphonie pastorale, d’André Gide. C’était en 4e… L’histoire d’amour ratée entre Gertrude et le pasteur m’avait bouleversée. Aussi, j’ai eu très envie de retrouver cette émotion passée. Tirant le livre dans ma bibliothèque, j’ouvris avec appréhension et avidité l’objet comme un trésor et commençai la lecture. Je souris en voyant des extraits soulignés au crayon à papier, habitude que je pris petite et qui ne m’a jamais quitté.

 

La Symphonie pastorale est le journal intime d’un pasteur qui accepte de s’occuper d’une jeune fille aveugle, après la mort de sa nourrice. L’arrivée dans la famille du pasteur ne suscite, selon le narrateur, aucune joie mais plutôt du dégoût : cette fille de 15 ans est dévorée par la vermine et ne sait pas parler. Toutefois, dès qu’il l’aperçoit, le pasteur qui n’éprouve aucune affection ni pour sa femme Amélie, ni pour ses nombreux enfants, désire aider Gertrude, lui faire recouvrer la parole (élevée par sa nourrice, elle était demeurée isolée dans le silence pendant des années). Avec une patience infinie, le pasteur prend soin de cette fille tandis qu’il s’étonne de l’agacement de sa femme lui reprochant de ne pas prêter attention aux siens. Mais le pasteur, qui connaît parfaitement la Bible, invoque la parabole de l’enfant prodigue pour justifier sa préférence envers Gertrude. Amélie se tromperait ainsi sur ses intentions : celui-ci, comme le père dans la parabole, accueille avec compassion et joie l’enfant perdu. Gertrude ne serait qu’une pauvre âme que le pasteur va accueillir en son église. Mais, le lecteur, comme Amélie, n’est dupe. Cet homme est un tartuffe qui use de sa position de pasteur pour justifier sa conduite moins compassionnelle qu’intéressée. C’est parce qu’il aime d’un amour coupable Gertrude qu’il l’accompagne en promenade, en concert, à la découverte d’un monde qu’elle ne peut voir mais qu’il décrypte pour elle.

 

symphonie pastorale 3 Au cours d’un concert de la « Symphonie pastorale » de Beethoven, le pasteur parvient à expliquer à Gertrude les nuances des couleurs. C’est un très beau passage, celui qui m’avait à l’époque le plus touché. Hélas, le relisant, je prends conscience de la supercherie de ce pasteur qui, tel Pygmalion, modèle Gertrude à sa guise. Il façonne le monde à son image et feint de ne pas comprendre les allusions désapprobatrices de son épouse. Selon lui, celle-ci est une femme triste, intéressée uniquement par les soucis quotidiens (elle a, rappelons, de nombreux enfants…). Inutile de préciser qu’aucun lien tendre n’unit ce couple.

 

Au fur et à mesure, Gertrude s’intègre à la communauté, apprend à jouer de l’orgue… Jacques, le fils aîné de la famille, se rapproche d’elle. Désirant l’épouser, il demande d’abord l’autorisation à son père qui refuse affirmant que Jacques manquerait de respect envers une pauvre aveugle innocente et pure. Ce fils, élevé dans l’obéissance et la croyance, accepte la décision. Pour décrire Jacques, le pasteur explique ce qui les distingue : tandis que lui suit la ligne de conduite des évangiles uniquement parce qu’il n’est nullement question de « commandement, menace, défense », Jacques au contraire, suit tout autant les évangiles que les livres de Saint Paul estimant que la Bible est un guide qui doit être suivi à la lettre. Il reproche à son père de « choisir dans la doctrine chrétienne ‘’ce qui [lui] plaît’’ ». Le pasteur se défend en expliquant faire preuve de souplesse et de liberté. Mais ce qu’il nomme souplesse serait plutôt manipulation et rhétorique. Toutes les paroles saintes lui offrent des arguments pour diriger son entourage et justifier son comportement. D’ailleurs, à la fin de la discussion, tandis que Jacques affirme qu’il cherche le bonheur qui se trouverait dans la soumission, le pasteur applique sa rhétorique : selon lui, l’amour et par conséquent le bonheur et « la joie » ne peuvent se trouver dans la soumission. Or, le paradoxe est manifeste : alors que le pasteur semble préconiser la liberté pour accéder au bonheur, il vient d’obliger son fils à abandonner tout espoir d’épouser Gertrude… Autre paradoxe qui dévoile le cynisme et sans doute l’aveuglement du pasteur : il souhaiterait citer à Jacques la maxime de La Rochefoucauld qui affirme que « l’esprit est toujours la dupe du cœur ». Ainsi, pour détourner le fils de Gertrude, il veut lui montrer que c’est l’amour qui dicte à son intelligence sa conduite et qui l’égare. C’est précisément ce qui le conduit à éloigner les deux jeunes gens.

  symphonie-pastorale-4.jpg

Parce qu’il est parvenu à faire de Gertrude sa Galatée, celle-ci finit par lui avouer ses sentiments amoureux tout en lui demandant si c’est un péché. Et lui, de lui rappeler les paroles du Christ : « Si vous étiez aveugle, vous n’auriez point de péché. » Ainsi, sans paraître se douter du désespoir dans lequel est plongé son entourage – en particulier Amélie et Jacques – la jeune fille continue d’aimer le pasteur et de croire en ses paroles. Et lui de se persuader qu’il l’aime comme le Christ aime son prochain et que sa femme est triste car inapte au bonheur.

 

Toutefois, l’opération des yeux de Gertrude déclenche un cataclysme : à présent qu’elle peut voir le monde par elle-même et non plus au travers des paroles du pasteur, la jeune fille réalise que celui-ci n’a cessé de la manipuler et lui a caché la vérité. Amélie, Jacques et le pasteur ne ressemblent en rien aux descriptions faites par l’homme d’église. Les mensonges ont recouvert pendant cette année passée auprès de cette famille les pensées de Gertrude comme la neige a recouvert le village où elle réside. Et la neige ayant fondu, le paysage apparaît enfin sous ses yeux guéris, bien laid et sans horizon. Elle découvre enfin la réalité, mais il est trop tard.

 

symphonie pastorale

Ce court roman est d’un cynisme et d’une cruauté terribles : aucun espoir n’est permis. On ressent un dégoût profond envers ce pasteur qui crée le monde à son image. Ainsi, Amélie est-elle le double négatif de Gertrude comme Jacques le sien. Mépris et dénigrement sont les sentiments que lui inspirent sa femme et son fils. La bonté n’a guère sa place dans le texte et l’amour envers Gertrude n’est qu’en réalité amour-propre. Ce n’est pas la jeune fille qui trouve grâce à ses yeux mais une créature qu’il a créée de toutes pièces. Gide, en quête de spiritualité, rompt avec son éducation religieuse et puritaine. Satirique, il montre combien les paroles bibliques sont vicieuses : l’homme d’église les interprète et mène ses brebis où bon lui semble. 

 

Publié dans : Au hasard de ma bibliothèque
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