Anne-Sophie Demonchy
Blog sur l'actualité littéraire
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Écrire la disparition, le silence, la dissolution,
tel est le défi que s’est lancée Joëlle Écormier dans son troisième roman, Le Petit désordre de la mer (Océan
éditions). Auteur phare de l’île de La Réunion, Joëlle Écormier a un sacré parcours littéraire même si elle est encore peu connue en métropole
puisqu'elle a publié une vingtaine d'ouvrages.
C’est en 1998 qu’elle décide de se lancer véritablement dans l’écriture : elle participe à un concours proposé par France Loisirs. Il s’agissait de rédiger un
chapitre d’un roman collectif à partir de premières pages signées par Yann Queffelec. Elle fut l’une des lauréats et c’est le deuxième chapitre de Trente
jours à tuer qui fut retenu. Après cette première expérience réussie, d’autres suivent : Joëlle Écormier publie un premier roman aux éditions
Azalées Éditions en 2000, Le Grand Tamarinier. L’auteur évolue vers la littérature pour la jeunesse. En 2009,
elle revient à la littérature pour adultes avec Le Petit Désordre de la mer, qui a reçu Prix du roman La
Réunion des livres 2009. Et c’est mérité. D’une part parce que l’auteur a commis un très beau roman, poétique, très écrit, mais aussi parce qu’elle a passé 18 ans à travailler son texte avant
d’en être tout à fait satisfaite et de le soumettre au grand public.
En créole réunionnais, « désordre » signifie « bruit », celui de la mer, quasi personnage dans ce roman mettant en présence une femme en train de s’effacer au monde :
« On dirait que j'entends encore le désordre de la mer. Je n’arrive pas à me laver de sa couleur. Le vent est encore dans es oreilles. Je croyais que les arbres du jardin auraient arrêté le ressac. Je ne dois pas laisser la mer démonter ce que j’ai lentement gagné les jours derniers. D’ailleurs je me trompe, le grondement ne vient pas de la mer, elle est trop loin, et puis elle ne ferait pas autant de mal. Tout vient de ma maison. De l’intérieur. Des fleurs de mon anniversaire qui flétrissent et pourrissent dans les verres d’eau trouble. De la crasse qui se pose sur ma vie comme une écume sale. De mon émiettement, de mon hésitation à vivre ».
L’histoire est simple et se résume en quelques mots : une jeune auteure, Barbara traverse une période de crise, et après avoir quasi disparu de la surface de la terre, retrouve la force de s’ouvrir aux autres et de reprendre sa place. Cette femme et mère de deux enfants s’efface peu à peu du monde, ne parvient plus à prendre ses responsabilités, à supporter le mouvement incessant de l’existence. Et ce lent effacement a une coupable : la mère, celle qui a décidé, alors que l’enfant n’avait que six ans, de l’abandonner. Barbara ressasse sans cesse ce passé pour tenter de l’expliquer, de l’assimiler, de lui donner un sens :
« J’ai pensé que la mère ne reviendrai pas lorsque j’ai trouvé la petite broche en perles de verre montée sur épingle dorée. C’était mon cadeau à sa dernière fête des mères.
Je n’ai jamais cessé d’être cette petite broche abandonnée.
(…)
Ma mère m’a tuée à six ans et j’ai vite compris que pour survivre au moins un peu, ne serait-ce que par transparence, il fallait que je la tue à mon tour.
Je l’ai ensevelie dans l’oubli profond. Parce que tout autour de moi, les gens, les rues, le monde qui m’entourait, tout portait à sa trace, j’ai dû me tenir à distance et créer un autre monde où ma mère n’avait jamais été. Je me suis chassée du monde. Mais qui ai-je sauvé ? Qu’est ce qui a pu demeurer de moi ? Quelle est cette personne qui a survécu au cataclysme ?
Les traits de mon illusion s’effacent. Tout est cru. Tout est nu. Le reflux me submerge. Les courants sont trop forts. Je ne sais pas si je saurai nager là. Que peuvent les mots dans mes carnets ? »
Et puis, au fil des pages, et des réflexions sur ses choix, son écriture, et son entourage, Barbara décide de sortir la tête de l’eau et trouve un apaisement à ses angoisses. Le petit désordre de la mer est un récit, plus qu’un roman, intime mais pudique où Joëlle Écormier aborde les thèmes de la nature, de la création et de l’identité avec beaucoup de finesse et une véritable maîtrise littéraire.
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