Anne Sophie Demonchy
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Cuba dans les années 1930, le propriétaire de la goélette,
La Buena Vista, se désole : la pêche est une activité si peu lucrative que ses hommes ont à peine de quoi
survivre. Sur les conseils du capitaine de bord, Requin, il se décide, sur un coup de tête, à faire de la contrebande d’alcool. Mais tandis que Requin a déjà une certaine expérience en la
matière, le propriétaire commence à se poser mille questions et cède à la panique. En effet, si l’équipage est certain de gagner nettement plus d’argent en vendant du rhum plutôt que du mérou,
l’aventure est risquée : aux Etats-Unis la prohibition est de rigueur…
Contrebande est le premier roman du cubain Enrique Serpa, publié en 1938 et jusqu’alors inédit en
France. Véritable roman d’aventure maritime, il renferme tous les ingrédients du genre : le héros charismatique, l’équipage courageux, les péripéties, la quête d’un trésor promis… Requin
figure le héros de cette aventure tandis que le propriétaire est son double négatif. Le premier est un loup de mer, solitaire, qui a été brigand, criminel et contrebandier à ses heures, juste
pour la gloire, le second n’est qu’un propriétaire de bateau, après avoir été ingénieur chimiste. Il n’a pas le goût du risque, ne mène pas une existence trépidante… Aussi, devenir contrebandier
est une gageure.
Le roman met donc en scène deux personnages antithétiques. On n’aura que
le point de vue du narrateur/armateur. La rivalité est palpable entre les deux hommes. L’armateur éprouve à la fois haine et fascination à l’égard de Requin qui ne craint aucun danger et surtout
pense sans cesse au bien-être de son équipage qui crève la faim. Le propriétaire de La Buena Vista, au
contraire, pense essentiellement aux risques qu’il prend en faisant de la contrebande.
Requin ne tarde pas à convaincre ses hommes de le suivre dans l’aventure
puisque tous sont armés de courage et désireux d’obtenir des revenus attrayants. On assiste ainsi à des tranches de vie à bord, des échanges virils où l’honneur est la qualité par excellence.
Ainsi quand l’un d’entre eux, un certain Pepe Martel, découvre que sa femme l’a trompé, encouragé par Requin, il n’hésite pas à se faire justice lui-même. L’armateur, de son côté, craint de ne
pas se montrer à la hauteur, d’être perçu par les autres comme un être timoré. D’ailleurs, depuis sa décision de faire de la contrebande, la moindre activité fait jaillir des peurs inexpliquées.
Une rencontre avec une prostituée lui fait soudain craindre qu’elle a la syphilis et qu’il aurait lui-même contracté la maladie : « cette pensée me plongea brusquement dans l’affolement
et la consternation. Une violente crispation me mordit les chairs, je laissai retomber ma tête, abruti d’horreur et de peur. La syphilis. La syphilis. La syphilis ». La sexualité n’est plus
source de plaisir mais de dégoût. Il se découvre autre. L’aventure de la contrebande révèle ses tares. Il n’est qu’un couard, libidineux, lâche…
Pourtant, peu à peu, malgré un sentiment de terreur qui ne l’abandonne
guère, l’armateur échafaude de nouveaux projets, avide de gloire et d’argent facile. Mais il ne sera jamais le héros qu’il espère devenir, pas un instant il ne se montre à la hauteur de ses
prétentions.
Dans une prose riche, aux dialogues savoureux, Enrique Serpa décrit à la fois un personnage en quête d’identité – qui évoque ses angoisses recourant aux métaphores marines - et une aventure maritime dans la digne lignée de Stevenson et Conrad.
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