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Anne Sophie Demonchy
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Mardi 13 février 2007

La polémique sur l’avenir de la littérature déchaîne les passions. Hier, j’ai évoqué le pamphlet de Todorov, La Littérature en péril, samedi, les écrivains ayant participé à l’écriture du collectif, Devenirs du roman seront présents à la librairie du Merle Moqueur pour parler littérature, Le Figaro littéraire a organisé un débat entre Richard Millet et Jean-Marc Roberts dans un article consacré à la crise de la littérature. Enfin, quatre essais sortent au même moment pour se consacrer à ce même thème : L'Art de raconter de Dominique Fernandez (Grasset), La Littérature en péril de Todorov (Flammarion), Devenirs du roman (Inculte naïve), et Ce que peut la littérature, sous la direction d'Alain Finkielkraut (Stock/Panama).

 

Samedi dernier, dans le journal La Croix, un entretien croisé confronte le professeur et écrivain François Bégaudeau (qui participe au collectif Devenirs du roman) et l’universitaire Todorov.

Celui-ci est très inquiet de l’évolution de l’enseignement des lettres à l’école. Le structuralisme, dont il est l’un des fondateurs, a formaté l’enseignement voire l’écriture des romanciers ! Les jeunes auteurs, manquant d’assurance et désireux de plaire aux lecteurs, mettraient ainsi en application les théories transmises par le structuralisme. Bégaudeau, en tant que professeur, n’approuve pas ce point de vue pessimiste. D’abord, apprendre à reconnaître, au lycée, les différents registres (c’est-à-dire les « tons ») permet de mieux comprendre les œuvres, et pas seulement de s’attacher à leur forme. Etudier le registre comique d’un texte ouvre des perspectives en ce qui concerne son sens. L’avantage également de recourir à ces théories structuralistes est de permettre d’aider des élèves en difficulté d’entrer dans un texte. Par exemple, le schéma actanciel permet de comprendre les rôles que jouent les personnages d’une pièce de théâtre (qui est le héros, qui s’oppose à lui, etc). Ces techniques favorisent la compréhension de textes qui seraient demeurés perméables aux élèves les moins réceptifs.

Mais Todorov n’en a cure : ce qui importe c’est de montrer la portée universelle des grands classiques, montrer que ces textes parlent de nous et nous aident à mieux vivre !

 

Dans le domaine du roman contemporain, Todorov déplore le fait que les auteurs ne racontent pas un monde commun, qu’ils se limitent à leur univers nombriliste sans s’ouvrir aux autres. Mais encore une fois, l’écrivain Bégaudeau ne partage pas cet avis. Il n’est pas nécessaire d’écrire le monde. Lui, par exemple, souhaite donner une vision de sa propre expérience, et non rendre compte d’un monde unique. Pourtant, Todorov aimerait que « les auteurs se sentent responsables, c’est-à-dire qu’ils assument la continuité entre le monde dans lequel ils vivent et le monde qu’ils créent. Moi et les autres, réel et imaginaire forment un monde commun », non pas, comme le croit Bégaudeau, un monde « unique ». Celui-ci rappelle que Beckett, en son temps avait décrété que le « monde commun » n’existe plus et a écrit en fonction de ce constat. De même Kafka n’aurait pas aimé ce « monde commun ». D’ailleurs, selon lui, le livre n’a pas pour vocation de nous dépasser ni de nous transformer, « je dirais plutôt qu’il nous « confirme » dans ce que nous sommes. Là où je reste assez soucieux de forme, c’est nourri de la conviction que, dans un livre, ce sont sa forme, sa langue, sa musique qui sont les véritables vecteurs de transformation du lecteur, beaucoup plus que la thématique et le sens, qui finalement ne produisent qu’un statu quo ». La forme, la musicalité par opposition au sens, à la transcendance de la littérature. Le débat reste ouvert…

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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Lundi 12 février 2007

Un livre suscite la polémique aujourd’hui dans les médias : La Littérature en péril (Flammarion) de l’universitaire Tzvetan Todorov. Celui-ci était jeudi dernier l’invité d’Alain Veinstein sur France Culture.

 

Todorov formaliste dans les années 60-70

Dans un premier temps, Todorov raconte brièvement son parcours : Bulgare, il s’est exilé en France à l’âge de 24 ans, fuyant les idéologies de son pays communiste. La littérature se limitait à l’illustration des idées politiques prônées. A Paris, à la Sorbonne, il fait la connaissance de Genette et de Barthes. Tandis qu’il n’a connu personnellement ce dernier que quelques années parce que Barthes « consommait très rapidement les jeunes étudiants et chercheurs » qui collaboraient avec lui, il a entretenu une réelle amitié avec Genette. Avec lui, il a fondé la revue Poétique. C’est Genette également qui a soumis à Sollers son premier manuscrit de Théorie de la littérature, anthologie des formalistes russes, publiés en 1969, dans la revue Tel Quel.

A cette époque, Todorov est un formaliste, comme Genette ou Barthes : ils ont tenté d’expliquer ainsi les œuvres littéraires par leur structure particulière. Ainsi, Barthes a par exemple expliqué le fonctionnement des tragédies de Racine par une structure qui se retrouverait dans l’ensemble de son œuvre. Finalement, Todorov est revenu de cette méthode trop rigide. Il s’est rendu compte que sa façon d’analyser la littérature était liée au pays dans lequel il se trouvait. Ainsi, en Bulgarie, pour échapper à l’étude d’œuvres idéologiques, il s’en est tenu à l’étude de leur forme. Mais depuis qu’il est devenu citoyen français, il est libre d’exprimer ses idées et a élargi le champ de ses intérêts.

 

« Une conception étriquée de la littérature » : remise en cause de l’enseignement et des critiques

Pourtant, même s’il a ouvert son champ d’étude, il semble renier cette période formaliste puisqu’il déclare qu’ « une conception étriquée de la littérature, qui la coupe du monde dans lequel on vit, s'est imposée dans l'enseignement, dans la critique et même chez nombre d'écrivains. Le lecteur, lui, cherche dans les oeuvres de quoi donner sens à son existence. Et c'est lui qui a raison ». Pour lui, la littérature l’aide à vivre. Or, depuis des années, les écrivains ne traitent plus de la condition humaine et n’ont plus de visée universelle. Désormais, à cause de cela, et parce qu’elle est trop autocentrée, la littérature française jouirait d’un moindre prestige à l’étranger. Selon lui, tandis qu’il a prôné le formalisme, qui a été enseigné dans les écoles comme dans les universités, il dénonce désormais le fait que les professeurs théorisent la littérature au lieu de l’analyser. Ces derniers utiliseraient trop les outils d’analyse proposés justement par les structuralistes au lieu d’ouvrir les textes à une compréhension globale. Un exemple : en 6ème par exemple, on enseigne le schéma narratif des contes au lieu de lire les lire pour eux-mêmes, dans leur spécificité. Todorov déplore également le fait que les lycées se détournent de plus en plus de la filière littéraire et la choisissent souvent par défaut, parce qu’ils ne veulent pas faire de mathématiques. La littérature n’est plus perçue comme une matière noble, riche d’enseignements.

Enfin, les critiques littéraires ont une part de responsabilité. Ce sont eux qui encouragent les écrivains à suivre un modèle unique.

 

Une littérature formaliste, nihiliste et soliptique

Selon Todorov, il y aurait une nette séparation entre le monde créé par la littérature et le monde dans lequel nous vivons. Actuellement, la littérature serait formaliste, elle s’attacherait à la forme plutôt qu’à son contenu. Elle aurait également des tentations nihilistes lorsqu’elle décrit le monde comme un lieu invivable ou en le réduisant à un être individuel, seul, dont son seul intérêt est de ne parler que de lui. Todorov ne nomme personne et déclare : « sans autocensurer cette littérature, on peut souhaiter que la littérature ouvre un peu plus ses portes ».

Mais cette thèse sur la littérature formaliste, nihiliste et narcissique ne date pas d’aujourd’hui. Le livre de Todorov en retrace les principales étapes. A partir du 18ème siècle, on a opéré une double révolution dans la perception de la littérature : on est passé de l’idée d’une imitation de la nature ç une imitation de Dieu par l’écrivain : celui-ci devient créateur d’un univers indépendant. Au 18ème siècle, néanmoins, il n’y avait pas encore de rupture avec le monde commun. Ensuite, au cours de la 1ère Guerre mondiale, les auteurs poursuivent ce mouvement engagé et choisissent la voie formaliste, solipsiste et nihiliste.

 

Dans un numéro de Télérama, universitaires et romanciers répondent aux accusations et remises en cause de Todorov.

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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Dimanche 11 février 2007

André Bucher est un auteur atypique. Paysan, comme il aime se définir lui-même, il vit dans une ferme dans les montagnes au-dessus de Sisteron. Il y pratique l’agriculture biologique, et en hiver, seulement, lorsque la nature sommeille, il se consacre à l’écriture. En janvier est paru son quatrième roman : Déneiger le ciel (Sabine Wespieser).

L’auteur affirme qu’il s’est inspiré d’une de ses mésaventures qui lui est arrivée il y a quelques années : il est tombé en panne de tracteur en pleine nuit. Il a donc voulu raconter les angoisses et la terreur que l’on peut éprouver seul, la nuit, dans la neige et le froid.

C’est donc David, soixante ans, qui vit cette expérience le 23 décembre. Pour la première fois, il décide de ne pas déneiger la commune. Il doit venir en aide à deux amis coincés par la neige. Son tracteur en panne, il va les rejoindre à pied. C’est le point de départ d’une histoire onirique. David traverse les forêts en dansant et en chantant des airs de jazz, de blues et de rock’n roll tandis que les souvenirs l’assaillent. Il repense à sa femme morte de nombreuses années auparavant, à la fille de Muriel, qui a disparu de façon énigmatique, à sa fille qui a décidé de divorcer.

David, dans son errance, réfléchit à sa condition humaine.

La nature se métamorphose sous ses yeux : « puis le silence, cloué à terre, comme une réticence, pensé et obstiné. Un silence blanc à perte de vue dont il aurait aimé jaillir puis s’envoler. Même la nuit lui paraissait nue ». La vie devient un songe : « le souvenir [d’un être cher]  s’altère davantage au fil du temps. Alors, ce qui correspondait à la réalité d’une personne vivante se transforme en imagerie ou en ombre ». A un autre endroit, David se dit qu’ « on joue toujours la même scène. Sans spectateur ». S’il est vrai que les références à Giono sont claires dans cette célébration de la nature, celles de Shakespeare dominent. En effet, dans Songe d’une nuit d’été les valeurs sont inversées : le rêve devient réalité, la féerie plane dans la forêt magique. Bucher reprend le thème baroque de la vie vécue comme une pièce de théâtre où les hommes ne sont que des comédiens jouant le rôle de leur personnage. Mais l’évocation shakespearienne est perceptible également dans le souvenir qu’a David de la jeune fille perdue, Martine. En effet, celle-ci a fui le village à 17 ans, sans explication. Les recherches ont été infructueuses et l’affaire classée. Mais cette nuit-là, David pense à elle et imagine qu’elle s’est sans doute noyée dans la rivière, comme Ophélie, la sœur d’Hamlet : « le regard perdu dans l’onde, il fixait les remous d’un tourbillon sous l’arche du pont. Il vit alors la tête de Martine sortir de l’écume ébouriffant sa chevelure, ensuite les épaules et les hanches monter puis descendre, et enfin le ruisseau devenir rivière s’éloigner entre ses jambes ».

Ce texte est à la fois poétique et musical, les mots sont choisis avec soin, la cadence des phrases est mesurée : « Les fidèles, en rangs d’oignons, munis de cannes à pêche, accoudés au bar comme à un bastingage. Pas encore endormis non, juste anesthésiés, dans un rêve de saumons et de truites, que l’on pêche comme des idées. La rivière en contrebas s’élançant vers la mer intriguée. Et enfin le ciel au matin s’approchant de l’agora avec un drap bleu supplémentaire pour enlacer leurs épaules ».

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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Vendredi 9 février 2007

Jeudi 1er février, Frédéric Taddéï (eh oui…) a reçu David Lodge himself sur son plateau de Ce soir ou jamais pour débattre avec divers artistes (cinéastes, critiques, comédiens et auteurs) sur le thème du rapport entre la critique et les auteurs. En effet, au théâtre du Petit Marigny se joue La Vérité toute nue de Lodge qui traite précisément de ce thème : deux auteurs décident de se venger d’une journaliste qui a écrit une critique féroce contre l’un d’eux.

Frédéric Taddéï plante le décor : en France comme en Grande-Bretagne, il est de bon ton d’accepter, sans rien dire, une critique, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Le refuser serait faire preuve de faiblesse. David Lodge regrette surtout le fait qu’il faille non seulement faire face à la critique de son travail mais surtout à son image médiatique. Pour éviter ce genre d’écueil, Catherine Jacob affirme éviter certaines émissions people. Hélas, la loi du marché l’exige, je l’ai aperçue depuis dans T’empêches tout le monde de dormir. Elle a tenu bon, a refusé que Marc-Olivier Fogiel retrace sa carrière, fasse son portrait. Mais pour autant, il n’a pas vraiment été question de son travail artistique ni de sa pièce. Et David Lodge a raison lorsqu’il déclare que les lecteurs ou téléspectateurs sont davantage intéressés par la personnalité d’un artiste que par son travail. Il a fait le constat qu’en Grande-Bretagne très peu sont les journaux qui consacrent de l’espace aux critiques. Les articles sont essentiellement des interviews ou des portraits. Le contenu importe peu.

Pour pimenter l’émission, Frédéric Taddéï a également invité trois critiques considérés comme cruels : Pierre Jourde (l’auteur notamment de La Littérature sans estomac), Arnaud Viviant (écrivain et critique littéraire) et Jérôme Garcin (écrivain, critique littéraire et animateur du Masque et la plume). Pierre Jourde se défend de cette désignation : la méchanceté importe peu, le problème est d’être juste, rejeter la complaisance stérile. Selon lui, l’écrivain, l’artiste est un héros, par conséquent, il est soumis au jugement du critique qui a la mission d’analyser son travail. Pas un artiste n’accepterait la critique alors qu’au contraire ils pourraient s’en servir pour progresser. Seul Frédéric Beigbeder, après avoir lu son pamphlet, avait admis qu’il devait faire moins de calembours dans ses romans. Arnaud Viviant va plus loin encore dans sa plaidoirie : « le critique ne s’intéresse qu’à l’art ».

Les personnages de Lodge et certains artistes considèrent que les critiques sont jaloux. Cette remarque est vieille comme le monde rappelle Jourde et de rappeler également que Baudelaire, Gracq, Barbey d’Aurevilly portaient les deux casquettes. Viviant, moins délicat conclut : « la critique ça veut dire que toutes les opinions ne se valent pas ».

Néanmoins, selon le genre, un critique n’a pas le même impact sur ses lecteurs. En effet, un journaliste peut détruire une pièce de théâtre ce qui n’est pas le cas en ce qui concerne le cinéma. Bien souvent l’accueil du public diffère de celui des critiques. 

En réalité, Pierre Jourde démontre qu’il existe encore peu d’espace où la critique, juste, sans complaisance, est rare. Elle existe dans Le Masque et la plume où le débat autour des livres, des pièces ou des films, est ouvert entre différents journalistes qui s’expriment sans langue de bois. Aujourd’hui, soit il y a un déferlement de promotion soit on attaque personnellement un artiste. Mais dans les deux cas, il n’est pas question d’art. Lodge déplore également le fait que les critiques sont souvent influencés par la personnalité de l’auteur se détournant des œuvres au profit des portraits. Selon Jourde, « il n’y a plus de différence entre un magazine people et le Monde des livres ». En effet, le journal, a demandé à François Weyergans de poser avec sa mère, elle l’héroïne de son roman, Trois jours avec ma mère.

Frédéric Taddéï propose alors à ses invités de commenter la première émission télévisuelle où il était permis de critiquer les livres : « Jean Edern’s club », en 1994. Le présentateur, J-E Hallier avait pris l’habitude de jeter par-dessus son épaule des livres qu’il n’aimait pas. Garcin déclare l’avoir déjà fait des années auparavant dans les « Boîtes aux lettres » mais qu’il n’en était pas spécialement fier car ce geste est du spectacle et non une discussion de fond sur une œuvre. Et Garcin de conclure qu’il n’est pas possible de faire de la critique à la télévision car il y a trop d’enjeux financiers, en particulier dans le domaine du cinéma. Viviant conclut donc : « la critique c’est de la résistance contre le marché ».

Comme à son habitude, Frédéric Taddéï a mené un débat intelligent, où chacun a pu s’exprimer librement et exposer son point de vue. Les avis étaient partagés et venaient des deux côtés de la barrière : artistes et critiques. Certains propos, en particulier ceux de Viviant ou de Jourde ont pu choquer, mais il est important de comprendre la situation dans laquelle chacun se trouve. Les artistes sont condamnés à faire de la promo, à montrer une image d’eux avantageuse, et se taire sur leur travail ; les critiques, dans certains journaux ou à la télévision, n’ont pas la liberté d’expression qu’ils souhaiteraient. D’autres au contraire feraient des procès d’intention à certains auteurs, en profiteraient pour régler leurs comptent. Mais, grâce à son émission, Frédéric Taddéï nous prouve qu’il est possible d’instaurer le dialogue et de polémiquer sur des sujets de fond.

par Anne-Sophie publié dans : Les archives de l'ancienne Lettrine
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