Je suis perplexe, mais peut-être allez-vous réussir à éclairer ma lanterne… Il y a quelque temps, je vous avais signalé que Nicolas Sarkozy avait reçu à l’Elysée les grands éditeurs parisiens pour leur demander au
cours des deux prochains mois de réfléchir à des projets mettant en avant le livre à la télévision. Ces projets sous-entendent non seulement les émissions littéraires mais, et cela a causé une
vive polémique au sein du milieu éditorial, aussi la publicité des livres. Sitôt partis, les éditeurs se sont mis au travail…
Mais, coup de théâtre hier : lors de sa conférence de presse, Nicolas Sarkozy a annoncé qu’il compte supprimer la
publicité sur les chaînes de télévision publiques ! Je ne vais pas m’offusquer d’une telle décision, mais… si les éditeurs ont encore la possibilité d’avoir recours à la publicité pour faire la
promotion de leurs livres, cela sous-entendrait-il qu’ils la feraient sur TF1 et M6, chaînes où précisément la culture livresque est quasi voire totalement absente (sur M6) ?
Comme vous le savez, la politique
s’immisce partout, notamment dans l’édition… Et comme ces deux domaines me passionnent, je ne pouvais passer outre cette information qui me paraît quelque peu préoccupante. Il y a 8 jours déjà,
le président de la République, Nicolas Sarkozy a reçu, pour un déjeuner à l’Elysée, le Syndicat national de l’édition et quelques éditeurs pour leur demander de lui faire des propositions d’ici à
deux mois pour donner une plus grande place des livres à la télévision. Qu’y a-t-il de préoccupant ? On devrait se réjouir d’une telle proposition qui veut encourager la culture à la
télévision. Le problème c’est que les éditeurs comme le SNE ne peuvent rien faire en ce qui concerne la programmation d’émissions littéraires ni même la présence d’auteurs sur les plateaux de
talk show. En revanche, les éditeurs peuvent être présents à l’écran grâce à la publicité. Or, depuis de longues années, le SNE comme les éditeurs dans leur grande majorité sont opposés à la
publicité des livres à la télévision expliquant que cela creuserait des écarts entre les groupes et les petites maisons indépendantes bien moins riches. Nicolas Sarkozy rejette cet argument en
mettant en avant le fait que ce qui bon pour les best-sellers l’est également pour la profession du livre. Les éditeurs doivent donc selon lui se tourner vers plus de modernité. La modernité
insinue-t-elle que l’on ne produise plus que les livres formatés ou à succès ? Parce que si les éditeurs veulent être compétitifs et assurer des plages publicitaires, ils devront produire
des livres vendeurs.
C’est également la première fois qu’un président de la République prend part dans la polémique sur la publicité des livres
à la télévision. Pour appuyer sa décision (parce que, vous vous en doutez, Nicolas Sarkozy n’est pas un homme à laisser traîner les choses…), il utilise l’argument des jeunes rejetant la lecture.
Depuis de longs mois, on ne cesse de répéter que les jeunes ne lisent plus, préférant la télévision et les jeux vidéo. Alors si les jeunes ne vont pas vers les livres, les livres iront vers eux
grâce aux spots publicitaires à la télévision ! A voir… J’aurais beaucoup de développements à faire sur les jeunes et la lecture mais je risquerais de m’égarer. Je crois simplement que
ce n'est pas en voyant une pub sur un livre qu'un réfractaire à la lecture aura envie de se procurer en se disant qu'il va passer un bon moment...
Enfin, la presse est très frileuse quant à cette proposition. Déjà très affaiblie par Internet, elle craint de ne plus
avoir de pages publicitaires achetées par les éditeurs qui préféreront, s’ils en ont les moyens, investir à la télévision.
Je suis bien consciente que ce projet bientôt mis à exécution est avant tout économique, il n’est que peu question de
littérature. Je crains surtout que de plus en plus nous nous engouffrions vers l’image. On peut en effet imaginer que si les éditeurs font des spots publicitaires, les auteurs seront mis à
contribution. Dès lors, ce sera leur apparence physique qui sera mise en avant plutôt que leur livre.
Je viens d’évoquer le dossier de Télérama dans lequel les candidats étaient appelés à s’exprimer sur la culture. Dans un des commentaires, je m’étais moquée de Ségolène Royal qui a non seulement demandé un délai de quelques jours pour réfléchir à ses goûts en matière de culture – parce qu’à ce moment-là, on la prenait à l’improviste – mais en plus, a renvoyé un fax pour déclarer qu’elle «ne déteste aucun livre et aime tous les films français ». Je me marre. Bravo les conseillers ! Mettre plusieurs jours pour souffler une idée pareille ! Ca donne aussi une piètre idée des intérêts de notre candidate pour la culture.
Mais il y a mieux, parce que celui-ci a des très bons conseillers : Nicolas Sarkozy. Le candidat UMP quant à lui a aimé Les Bienveillantes, qu’il a bien sûr lu d’un bout à l’autre. Quand l’équipe de journalistes tique, Sarko bondit et tire de son sac de voyage le bouquin. Je m’inquiète du degré de mégalomanie de notre pauvre candidat prêt à tout pour nous faire croire qu’il connaît et aime les « vraies valeurs ». Pourquoi a t-il dans son sac de voyage un pavé de 900 pages et de plusieurs kilos, s’il l’a déjà lu ? Non pas parce qu’il préparait la venue des journalistes et qu’il voulait avoir le livre sous la main. Sans doute pour relire ce « chef d’œuvre ». En effet, en octobre dernier, il était invité chez FOG sur France 5. A la fin de l’émission, auteurs comme invité politique doivent conseiller un livre. A l’époque déjà, Nicolas Sarkozy avait brandi Les Bienveillantes ! C’est plus de l’amour…
A agir ainsi, les politiques perdent tout crédit. Littell a obtenu le Goncourt, a reçu les éloges de la majorité des critiques littéraires, il a donc un certain aura en France. Mais le citer à chaque entretien culturel, c’est prendre les citoyens, attentifs, pour des autistes.
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