Comme je vous l’ai signalé, je n’ai pu rencontrer David Descamps, l'auteur de L'Apéritif des faibles (Les allusifs), qui habite à Marseille. Il a cependant bien voulu répondre à quelques questions par mails.
A cause de ce « je » omniprésent et des quelques éléments biographiques que je sais de vous grâce à la 4ème de couverture, ce livre donne l’impression d’être une autobiographie. Sinon, quel a été votre projet ?
Ce livre a une géographie précise : l’histoire se déroule dans la France contemporaine, en quelque sorte entre un pôle Sud (Marseille) et un pôle Nord (les Flandres, Lille). Ce contraste a son importance dans la trajectoire du récit et dans le portrait fragmenté que le narrateur trace d’un ami, Dino, qui s’est donné une mort violente la veille de ses trente ans. Ce contraste peut aussi faire penser, bien sûr, aux quelques détails de ma biographie indiqués derrière le livre (naissance dans les Flandres, vie à Marseille).
L’Apéritif des faibles n’est pourtant pas une autobiographie, c’est d’ailleurs pourquoi je l’ai présenté d’emblée comme un roman aux éditions Les Allusifs. Je tiens beaucoup à la notion de fiction.
Cependant il y a dans mon roman un jeu, un mélange entre éléments autobiographiques et fiction. La personnalité de mes personnages obéit aussi à ce processus de fusion entre des rencontres, des personnes réelles et la fiction, l’imagination qui fait son œuvre. Je pense qu’il faut garder à l’esprit l’idée d’hybride, ou d’hybridation. Un personnage, y compris le « je », est d’une certaine manière un matériau composite.
Cette idée d’hybridation est encore plus valable si l’on considère que l’auteur a toute liberté créatrice de glisser des éléments de sa propre biographie dans tous les protagonistes de son œuvre (et donc pas seulement le « je »).
Bien plus que les questions relatives à la réalité ou à l’identité (des faits, des personnages), ce sont l’énergie et les sentiments qui m’importent dans le roman. Mon souhait est toujours que le lecteur soit à fond dans la fiction (avec et malgré le « je »), que le mouvement du roman soit tel qu’il n’en sorte pas et qu’il ne s’arrête à aucun instant sur la question du vrai ou du faux.
Il semble que votre roman réponde à une architecture précise, alternant prose poétique et contemplation par opposition aux souvenirs emprunts d’une certaine énergie sexuelle parfois violente. Est-ce exact ?
L’architecture précise est plutôt à rechercher dans la structure, et plus précisément dans la disposition des cinq chapitres. Sans trop entrer dans les détails ou la « technique » du texte, j’indiquerai simplement que chaque chapitre est un pierre ajoutée à une construction cohérente (cohérence encore renforcée par des effets de boucle thématiques, en particulier entre la première partie et la fin du livre), mais qu’il pourrait presque, par ailleurs, fonctionner comme un texte autonome, à part entière à l’intérieur du roman.
J’aime bien votre expression "prose poétique". En revanche, l’idée d’opposition présente dans votre question me semble trop forte, dans la mesure où cette tension (de prose) poétique se fraie un chemin un peu partout, y compris dans l’évocation de la complicité et des aventures charnelles vécues par Dino et le narrateur. Il est toutefois indéniable que l’énergie sexuelle violente que vous soulignez charrie à certains moments une langue plus précipitée, crue et brutale.
Très clairement, dès que j’ai commencé à écrire le livre, je n’ai pas voulu amoindrir la forte agressivité qui est parfois la mienne. Je ne voulais pas refouler l’agressivité de ma voix. Le roman est marqué par une sexualité qui s’assouvit dans l’urgence, d’une façon impulsive et, dans l’ensemble, plutôt joyeuse, primesautière. Sans culpabilité en tout cas. Cela va de pair avec l’insouciance, la liberté des personnages, qui ne savent pas à l’avance où ils vont aller, où l’excitation (leur très personnelle excitation) va les mener.
J’ajoute que je n’attribue pas de valeur positive ou négative à cette agressivité. Elle parcourt l’ensemble du livre, voilà tout. Même les femmes de mon roman ont une sexualité agressive, qu’on pourrait éventuellement ressentir comme virile, voire phallique. D’ailleurs, dans une scène de sexe, le personnage de Minna dit à Dino : Excuse-moi, je baise comme un homme. (p. 79)
J’ai appris que Kerouac vous avait largement inspiré dans l’écriture de ce livre en ce qui concerne l’évocation de la jeunesse libre, pleine d’énergie. Quels sont les autres auteurs qui vous nourrissent de cette manière ?
Je lis peu, j’aimerais lire plus, mais je lis lentement, ceci explique cela.
Je me sens éloigné de Kerouac sur le plan du tempérament (je note cela, car je suis en train de lire ses lettres – tome 2, paru fin 2007 chez Gallimard), mais j’aime beaucoup sa façon de « mettre en rythme » ses histoires — me vient à l’esprit sautillant que j’ai peut-être le rapport inverse avec Henry Miller par exemple. Je me souviens particulièrement à cet instant d’un court roman de Kerouac, Les Souterrains, dans lequel vitalité et douce tristesse se côtoient harmonieusement.
Sinon, pour mon roman, pas vraiment d’influence déterminante ou dominante de tel ou tel auteur. Cela n’empêche pas la présence dans le livre d’un certain nombre de noms d’écrivains (Baudelaire à la première page, puis Pavese, etc.) ou de musiciens (Coltrane, Bob Marley, une chanson du groupe The Smiths qui accompagne les premiers baisers entre Dino et Minna, etc.). Ces noms ne figurent pas de manière gratuite ou comme une série d’affiches (collées) dans le texte, au contraire il y a toujours un lien, un écho entre leur présence et ce qui se joue dans le roman. Ils s’inscrivent plus largement, je pense, dans une tension personnelle assez instinctive-intuitive vers la résonance et l’allusif.
Quels sont vos projets littéraires ?
Il y a quelques jours, une jeune femme, qui venait de traverser un parc avant de me rejoindre, m’a raconté qu’elle y avait vu un petit enfant très effrayé par sa propre ombre, qu’il semblait découvrir pour la première fois. Je crois que j’aimerais bien écrire quelque chose qui me fasse cet effet-là.






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