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Anne Sophie Demonchy
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Lundi 31 mars 2008

 

Comme je vous l’ai signalé, je n’ai pu rencontrer David Descamps, l'auteur de L'Apéritif des faibles (Les allusifs), qui habite à Marseille. Il a cependant bien voulu répondre à quelques questions par mails.


A cause de ce « je » omniprésent et des quelques éléments biographiques que je sais de vous grâce à la 4ème de couverture, ce livre donne l’impression d’être une autobiographie. Sinon, quel a été votre projet ?

Ce livre a une géographie précise : l’histoire se déroule dans la France contemporaine, en quelque sorte entre un pôle Sud (Marseille) et un pôle Nord (les Flandres, Lille). Ce contraste a son importance dans la trajectoire du récit et dans le portrait fragmenté que le narrateur trace d’un ami, Dino, qui s’est donné une mort violente la veille de ses trente ans. Ce contraste peut aussi faire penser, bien sûr, aux quelques détails de ma biographie indiqués derrière le livre (naissance dans les Flandres, vie à Marseille).

L’Apéritif des faibles n’est pourtant pas une autobiographie, c’est d’ailleurs pourquoi je l’ai présenté d’emblée comme un roman aux éditions Les Allusifs. Je tiens beaucoup à la notion de fiction.

Cependant il y a dans mon roman un jeu, un mélange entre éléments autobiographiques et fiction. La personnalité de mes personnages obéit aussi à ce processus de fusion entre des rencontres, des personnes réelles et la fiction, l’imagination qui fait son œuvre. Je pense qu’il faut garder à l’esprit l’idée d’hybride, ou d’hybridation. Un personnage, y compris le « je », est d’une certaine manière un matériau composite.

Cette idée d’hybridation est encore plus valable si l’on considère que l’auteur a toute liberté créatrice de glisser des éléments de sa propre biographie dans tous les protagonistes de son œuvre (et donc pas seulement le « je »).

Bien plus que les questions relatives à la réalité ou à l’identité (des faits, des personnages), ce sont l’énergie et les sentiments qui m’importent dans le roman. Mon souhait est toujours que le lecteur soit à fond dans la fiction (avec et malgré le « je »), que le mouvement du roman soit tel qu’il n’en sorte pas et qu’il ne s’arrête à aucun instant sur la question du vrai ou du faux.

                                                                 

Il semble que votre roman réponde à une architecture précise, alternant prose poétique et contemplation par opposition aux souvenirs emprunts d’une certaine énergie sexuelle parfois violente. Est-ce exact ?

L’architecture précise est plutôt à rechercher dans la structure, et plus précisément dans la disposition des cinq chapitres. Sans trop entrer dans les détails ou la « technique » du texte, j’indiquerai simplement que chaque chapitre est un pierre ajoutée à une construction cohérente (cohérence encore renforcée par des effets de boucle thématiques, en particulier entre la première partie et la fin du livre), mais qu’il pourrait presque, par ailleurs, fonctionner comme un texte autonome, à part entière à l’intérieur du roman.

J’aime bien votre expression "prose poétique". En revanche, l’idée d’opposition présente dans votre question me semble trop forte, dans la mesure où cette tension (de prose) poétique se fraie un chemin un peu partout, y compris dans l’évocation de la complicité et des aventures charnelles vécues par Dino et le narrateur. Il est toutefois indéniable que l’énergie sexuelle violente que vous soulignez charrie à certains moments une langue plus précipitée, crue et brutale.

Très clairement, dès que j’ai commencé à écrire le livre, je n’ai pas voulu amoindrir la forte agressivité qui est parfois la mienne. Je ne voulais pas refouler l’agressivité de ma voix. Le roman est marqué par une sexualité qui s’assouvit dans l’urgence, d’une façon impulsive et, dans l’ensemble, plutôt joyeuse, primesautière. Sans culpabilité en tout cas. Cela va de pair avec l’insouciance, la liberté des personnages, qui ne savent pas à l’avance où ils vont aller, où l’excitation (leur très personnelle excitation) va les mener.

J’ajoute que je n’attribue pas de valeur positive ou négative à cette agressivité. Elle parcourt l’ensemble du livre, voilà tout. Même les femmes de mon roman ont une sexualité agressive, qu’on pourrait éventuellement ressentir comme virile, voire phallique. D’ailleurs, dans une scène de sexe, le personnage de Minna dit à Dino : Excuse-moi, je baise comme un homme. (p. 79)

 

J’ai appris que Kerouac vous avait largement inspiré dans l’écriture de ce livre en ce qui concerne l’évocation de la jeunesse libre, pleine d’énergie. Quels sont les autres auteurs qui vous nourrissent de cette manière ?

Je lis peu, j’aimerais lire plus, mais je lis lentement, ceci explique cela.

Je me sens éloigné de Kerouac sur le plan du tempérament (je note cela, car je suis en train de lire ses lettres – tome 2, paru fin 2007 chez Gallimard), mais j’aime beaucoup sa façon de « mettre en rythme » ses histoires — me vient à l’esprit sautillant que j’ai peut-être le rapport inverse avec Henry Miller par exemple. Je me souviens particulièrement à cet instant d’un court roman de Kerouac, Les Souterrains, dans lequel vitalité et douce tristesse se côtoient harmonieusement.

Sinon, pour mon roman, pas vraiment d’influence déterminante ou dominante de tel ou tel auteur. Cela n’empêche pas la présence dans le livre d’un certain nombre de noms d’écrivains (Baudelaire à la première page, puis Pavese, etc.) ou de musiciens (Coltrane, Bob Marley, une chanson du groupe The Smiths qui accompagne les premiers baisers entre Dino et Minna, etc.). Ces noms ne figurent pas de manière gratuite ou comme une série d’affiches (collées) dans le texte, au contraire il y a toujours un lien, un écho entre leur présence et ce qui se joue dans le roman. Ils s’inscrivent plus largement, je pense, dans une tension personnelle assez instinctive-intuitive vers la résonance et l’allusif.

 

Quels sont vos projets littéraires ?

 Il y a quelques jours, une jeune femme, qui venait de traverser un parc avant de me rejoindre, m’a raconté qu’elle y avait vu un petit enfant très effrayé par sa propre ombre, qu’il semblait découvrir pour la première fois. Je crois que j’aimerais bien écrire quelque chose qui me fasse cet effet-là.

 

 

 

 

par Anne-Sophie publié dans : Rencontres
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Jeudi 13 mars 2008

rv-72-1-.gif                © Romain Verger
Chose promise, chose due ! Voici l’interview de Romain Verger, l’auteur de Grande Ourse (Quidam éditions)

                    
J’ai lu dans votre biographie que vous aviez publié en 2003 un recueil intitulé Premiers dons de la pierre et inspiré des représentations pariétales de la Grotte Chauvet. D’où vous vient cet intérêt pour la préhistoire ?

Cet intérêt remonte à l’enfance sans doute, mais il n’a véritablement pris sens qu’en 1994, lors de la découverte de la Grotte Chauvet en Ardèche. J’ai éprouvé une immense émotion devant ces impressionnantes compositions en mouvement, à voir ces animaux qui avaient passé tout ce temps enfermés dans l’obscurité de cette grotte et qui se révélaient à nous pour témoigner de l’humanité et de la sensibilité qui avaient présidé à leur élaboration. J’ai alors suivi les différents épisodes de cette découverte, le résultat des campagnes de recherche et les premières reproductions qui étaient peu à peu publiées. Et tout cela à distance puisque la grotte a été immédiatement fermée au public pour ne pas reproduire les erreurs commises à Lascaux. Jusqu’à ce que j’aie la chance, en 2005, de la visiter. Je pense que l’intérêt que j’ai toujours porté pour le monde animal a trouvé dans ces parois de quoi se rassasier. À cette époque, l’homme se partage le monde avec l’animal, dans un rapport beaucoup plus étroit qu’il ne l’est aujourd’hui. Ces fresques et ces bestiaires me touchent parce qu’ils évoquent des thèmes intemporels, des problématiques très vives à l’époque, et qui perdurent aujourd’hui sous de nouvelles formes : le sacré, la sexualité et la fécondité, le danger, la mort, les rapports de domination et de soumission, la subsistance… Cette émotion liée aux peintures pariétales vient aussi de ce qu’elles touchent au rêve, au mode d’apparition de ces animaux, dans cet espace intérieur et clos de la grotte, avec ses parois bosselées balayées par les flammes chancelantes des torches qui animent ces images. Du cinéma avant l’heure. L’expérience est à mon avis assez proche du mythe platonicien de la caverne. Malgré les avancées des études anthropologiques et des sciences, on voit bien que cette période résiste à la connaissance et à l’élucidation. On se heurte à un mur d’inconnu. On ne sait toujours pas exactement pourquoi ces hommes s’enfonçaient dans ces grottes pour en orner les parois. La mode est actuellement aux hypothèses chamaniques, mais qui sait si dans quelques années on ne proposera pas de tout autres interprétations ? Je crois que l’art peut pleinement investir ce champ, par une approche plus intuitive que positiviste et qu’il n’en est pas moins légitime puisqu’en fin de compte, il s’agit d’éclairer un processus de création et qu’il doit y avoir, là-dedans, une part d’invariant échappant aux contextes de productions, il est vrai très différents de la préhistoire à aujourd’hui.
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Le recueil Premiers dons de la pierre et les deux romans qui ont suivi interrogent de manières différente ce « Grand temps ». Pour ce qui est du dernier, Grande Ourse, je me suis intéressé à l’hypothèse d’un culte de l’ours à cette époque. D’où ce personnage d’Arcas qui en mesure soudainement la fulgurance et qui n’aura de cesse de poursuivre cette figure tutélaire après l’avoir rencontrée. Cette question a toujours profondément divisé les préhistoriens, comme le montre très bien Michel Pastoureau* et force est de constater qu’émettre cette hypothèse aujourd’hui vous fait passer pour un fantaisiste. Il est amusant de voir à quel point le sujet semble être tabou ! Pourtant, on a fait des découvertes troublantes : des sépultures mêlant des ossements d’ours et d’hommes, des sculptures ursines suggérant une dévotion de l’homme au plantigrade. J’ai ressenti cela très fortement en visitant la grotte Chauvet, un sanctuaire alternativement habité par les hommes et les ours, un lieu jonché d’innombrables squelettes d’ours. J’évoque à un moment dans mon roman ce bloc de pierre surmonté d’un crâne d’ours, posé d’une manière très suggestive au centre de la salle. Il s’agit d’un emprunt très fidèle à la réalité de cette grotte. Le monde scientifique reste encore perplexe à son sujet. S’agissait-il d’un autel ou est-ce le fait du hasard ?

 

Comment votre travail universitaire sur la littérature imprégnée d’analyses psychanalytiques a-t-il inspiré votre roman ?

Pour ma thèse, j’avais travaillé sur l’écriture du rêve chez Henri Michaux. Il s’y intéressait non à la manière des surréalistes qui prétendaient capter l’inconscient par leurs transcriptions de rêve, mais plutôt en s’amusant du folklore psychanalytique pour créer des textes oniriques, comme l’ont fait aussi Perec ou Butor à leur manière. Dans le cadre de mes recherches, j’ai dû lire beaucoup de psychanalyse et de psychiatrie. Sur le rêve bien sûr, mais aussi sur les psychoses (schizophrénie, autisme…), sur les processus et conceptions infantiles. Des lectures parfois passionnantes, parfois très amusantes tant elles sont tirées par les cheveux. Ce qui m’a particulièrement intéressé, ce sont les dépassements du postulat freudien qui rapporte la constitution de l’inconscient à l’enfance du sujet, que ce soit chez Mircéa Eliade ou Jung qui évoque un inconscient collectif, culturel. De même, les travaux actuels en psychogénéalogie cherchent à montrer que nous héritons de traumatismes pouvant remonter à plusieurs générations. On n’est pas si loin du déterminisme cher à Zola, qui peut paraître suspect et dépassé aujourd’hui, mais intéressant d’un point de vue narratif et fictionnel. Dans Grande Ourse, j’ai poussé l’hypothèse très loin, me demandant ce qui restait de la préhistoire en nous, et quels pouvaient être les symptômes de cette persistance. Cette partie de notre cerveau qu’on appelle le cerveau reptilien conserve bien nos plus anciens instincts. Cette permanence de l’immémorial en nous, je la ressens quotidiennement depuis longtemps, dans le plaisir que j’ai à me déciviliser. Ce sont de petites choses, négligeables, comme le fait d’aimer marcher pieds nus, de ronger un os, de rester des heures à contempler un feu. Pour un enfant, ce pourrait être l’irrépressible tentation d’écrire sur les murs de sa chambre ou le culte qu’il voue à son nounours. Bien sûr, il ne s’agit pas de réduire la préhistoire à ces comportements. Ce serait stupide, d’autant que l’homme du paléolithique était très proche de ce que nous sommes aujourd’hui. D’où aussi cette envie que j’avais de faire du personnage d’Arcas un être évolué, confronté à un flux intense de pensées émotionnelles, ou d’émotions pensées, et de raconter son histoire dans une langue qui soit tout sauf fruste. Pour en revenir à cette question d’une permanence préhistorique, c’est la raison pour laquelle mon roman se départage en deux : la première partie à l’époque du paléolithique et la seconde à l’époque contemporaine. Mâchefer (ce gardien de musée obsédé par l’os) est l’héritier d’Arcas, il est plus qu’aucun de nous le témoin vivant de cette résurgence. C’est ce qui fait de lui un personnage hors du commun, pourtant ancré dans la banalité de son existence, et qui le fait aussi basculer dans la folie.

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Dans Grande Ourse, on retrouve en effet ces deux orientations : le goût pour la préhistoire et les troubles de l’alimentation. Pourquoi avez-vous eu envie de croiser ces deux thèmes, si opposés, en apparence ?

L’approche psychanalytique noue l’anorexie à la figure problématique de la mère. C’est probable, et le roman pose aussi la question, mais ce qui m’a davantage intéressé, c’est d’imaginer que l’expérience de la faim, qu’elle s’exprime dans l’anorexie, la boulimie ou le besoin de stocker, puisse résulter d’expériences lointaines de disette, de guerre, de glaciation où la frustration était forte. À l’époque de la préhistoire, la nourriture est une obsession, une question vitale qui se repose quotidiennement et qui dépend de l’homme, du groupe, mais aussi de circonstances qui lui sont extérieures : la saison, le climat… Malheureusement, ces problématiques sont toujours d’actualité dans certaines régions du monde, et même au cœur de nos villes, mais dans nos sociétés où l’homme se définit d’abord en consommateur, si l’on veut des fraises en hiver, cela reste possible, il suffit d’y mettre le prix. Lorsque Mâchefer, mon personnage, ouvre régulièrement son réfrigérateur pour constater que les clayettes sont vides, c’est que cet espace blanc, plastifié et glacé fait remonter en lui quelque chose de cette période glaciaire subie par Arcas, son errance dans l’immensité blanche, et qu’elle lui renvoie cette marche ivre et euphorique, cet exploit désincarné. Dans ce jeu d’échos entre passé et  présent, je voulais explorer différentes expériences de la faim : le manque imposé, la privation recherchée, de quelle manière ces états s’articulent à une quête de la jouissance perceptive, et à la révélation qui peut en découler. Les Mexicains utilisaient le peyotl pour entrer en transe et voir Dieu. Mais l’état de dénutrition avancé entre dans ce champ d’expériences limites qui troublent les perceptions et donnent à celui qui en est victime l’impression d’une désincarnation, d’une décorporation. Dans son excellent essai sur l’anorexie (Anorexia), Jean-Philippe de Tonnac montre bien que le cheminement de l’anorexique s’inscrit dans la lignée des Pères du désert, dans les expériences de macération, de mortifications qu’ont vécues certains grands saints au cours de leur ascèse mystique.

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Hormis Michaux, quels sont les auteurs qui ont nourri votre imaginaire et votre réflexion ?

Mes lectures ont suivi mon propre parcours d’écriture. Bien sûr Michaux, comme vous le rappelez, m’a longtemps accompagné puisque j’ai travaillé sur son œuvre de ma Maîtrise à mon Doctorat. L’avantage de ce genre de travail de recherche, c’est qu’on est amené à ratisser large et à faire de nombreuses découvertes.  Pendant cette période, où j’écrivais moi-même de la poésie, j’ai été très marqué par les univers poétiques de Dupin, Guillevic, Jaccottet, Noël, Du Bouchet, Ponge, Rimbaud… Cette longue imprégnation poétique, en lecture et en écriture, se ressent, je crois, dans ma manière de traiter la prose. Puis le fait d’être passé au récit en 2003, ce par quoi j’avais commencé d’ailleurs, m’a conduit à découvrir ou relire d’autres auteurs : Wittkop, Cortazar, Pons, Combet, Bataille… Pascal Arnaud, mon éditeur, m'a fait découvrir de superbes textes. Il a cette faculté de vous orienter vers des lectures dont pouvez être sûr qu'elles vous plairont. On peut aussi lire Grande Ourse comme un hommage à quelques cinéastes dont j’admire le travail : Lynch, Burton, Polanski, Dumont… J’aime beaucoup aussi la photographie : Witkin, dans son esthétique baroque du macabre, m’a également beaucoup marqué. Pour ce roman, j’ai lu aussi des œuvres littéraires empreintes de cette thématique de la faim : La faim du Norvégien Knut Hamsun, ou ce petit récit de Huysmans, À vau-l’eau, très intéressant dans la manière qu’il a de poser le rapport entre le goût pour la nourriture et pour le monde. Mais aussi des hagiographies, Jacques de Voragine… Sans compter la blogosphère anorexique truffée de journaux « intimes » où des adolescentes en perdition notent scrupuleusement, et au sens propre par le menu, leur descente aux enfers. C’était la meilleure manière de partager et de comprendre cette terrible maladie. Dans leur délire, leurs pulsions boulimiques ou anorexiques sont incarnées par des figures féminines : Ana, l’anorexie et Mia, la boulimie. On retrouve là encore ces deux personnages dans Grande Ourse.

 

* L’ours, histoire d’un roi déchu, Seuil, 2007.

 

 

 

par Anne-Sophie publié dans : Rencontres
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Dimanche 17 février 2008

Comme vous le savez, il est des maisons d’édition indépendantes que j’ai à cœur de défendre. L’une d’elles en particulier remporte les suffrages tant son projet est ambitieux : celui de « constituer une bibliothèque idéale » avec des livres de fonds appartenant à notre patrimoine culturel. Il s’agit des éditions Bartillat. Or, jeudi soir, j’étais invitée à la cérémonie de remise de la légion d’honneur accordée à Constance de Bartillat, qui s’est tenue à l’hôtel Lutetia.




par Anne-Sophie publié dans : Rencontres
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Vendredi 8 février 2008

inachavesG.jpgOn connaît bien l’histoire de la Seconde Guerre mondiale, souvent du point de vue des nazis ou des Résistants. Mais depuis quelque temps, il semble que le voile se lève sur un tabou longtemps respecté : l’histoire des Allemands, exilés dans d’autres pays, et rejetés par les autochtones une fois la guerre scellée. On se souvient que Knud Romer était traité de « Cochon d’Allemand » au Danemark, véritable insulte le laissant à l’écart de ses camarades, bon petits Danois n’ayant pas pactisé avec ce diable d’Hitler.

Rohmer n’est guère le seul à avoir voulu exorciser cette souffrance : Les Inachevés de Reinhard Jirgl raconte l'histoire de quatre femmes de trois générations différentes, chassées du village Komotau dans les Sudètes à la fin de l'été 1945 et les implications ainsi que le traumatisme que cela suscita en elles.

Reinhard Jirgl, de passage en France, a proposé une lecture ainsi qu’une réflexion de son œuvre lundi dernier à la Cité universitaire. Voici quelques réponses aux questions posées sur son livre :

 

Un sujet tabou ?

« Non ce sujet n’est pas tabou puisqu’il a été traité dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale mais personne n’a voulu en tenir compte. Mais, ici c’est pire que ça parce que le sujet ne plaît pas, personne ne veut en entendre parler. On peut briser un tabou. Là, on refuse d’aborder le problème. Puis la Guerre froide a commencé. L’Histoire a été traitée de façon différente à l’Est et à l’Ouest. Ceux qui avaient été exclus de l’Est, sont arrivés dans l’Ouest. On leur a accordé une indemnisation mais leur intégration fut difficile. S’est alors développé la culture de la honte. On a adopté une attitude publique appropriée : on ne voulait pas remettre en cause la paix »

 

Vous êtes né après la guerre. Comment avez-vous procédé pour peindre ce contexte ?

« Je viens d’une famille expulsée des Sudètes. Je voulais écrire les récits que j’ai entendus. J’avais envie de raconter l’incompréhension. Je voulais parler de tout ce qu’on me racontait à longueur de temps et qui m’ennuyait beaucoup, petit. J’en avais même assez d’entendre les propos nostalgiques, avant c’était mieux, etc. Mais, en grandissant, ces histoires m’ont marquée. J’ai commencé à prendre des notes, à enregistrer mes parents sur ce sujet. Je me suis tenu au un principe d’écriture qui veut que l’on n’écrive que ce qu’on connaît très très bien. Moi, je n’avais pas vécu tout ça mais ce n’était pas grave. Mon livre commence en 1953 comme ma naissance (…). J’ai utilisé la méthode de Freud qui demandait à ses patients de répéter plusieurs fois le même rêve pour saisir les différences, trouver les failles et les points d’intersections. J’ai fait la même chose avec ces récits que l’on me racontait maintes fois. J’ai cherché la voie à suivre pour écrire mon livre. Enfin, je n’ai pas voulu lire des livres d’Histoire (très rares sur ce sujet) parce que je ne voulais pas porter de jugement ».

 

 

Reinhard Jirgl n’a jusqu’alors jamais été publié en français alors qu’il est l’un des auteurs allemands les plus importants. Mais, il est réputé intraduisible. Les éditions Quidam et en particulier, la traductrice, Martine Rémond, souhaitent poursuivre ce travail de découverte. Je vous transmets également quelques extraits d’un texte de la traductrice expliquant la spécificité de l’auteur :

« Né à Berlin-Est en 1953, Reinhard Jirgl compte parmi les grands romanciers contemporains allemands.  ( …) Entre 1978 et 1995, il travaille comme éclairagiste au Berliner Volksbühne et décide à partir de 1996 de vivre de sa plume. Il réside toujours à Berlin, où il continue d'explorer ses souvenirs et les affres contemporaines, car sombre est la couleur du monde de Reinhard Jirgl, une teinte sans aucun doute proche du réel, du palpable, dans des narrations déplacées dans le temps, anachroniques, jamais linéaires.

 

Le foisonnement et la reconnaissance littéraires seront régulièrement au rendez-vous après la chute du Mur pour ce passionné des mots, longtemps condamné au silence par les censeurs de son pays. (…)

Carl Hanser Verlag publie ses œuvres depuis 1995. Des œuvres réputées difficiles, tant par leur contenu que par leur forme. Jirgl s'intéresse à la destruction, la peur, la haine, l'horreur, le désir agressif, les fantaisies du Pouvoir, les meurtres. Pour avoir grandi à l'ombre du Rideau de Fer, il sait quelle brutalité a produit ce socialisme-là, comment il a réduit le niveau psychique des gens, les ravalant presque à l'état de bêtes. « Keveutu, ici, c'est la zone-Est : la lente métamorphose des hommes en trous du cul » met-il dans la bouche de l'un de ses personnages. (…)

Le style s'élève ici vers des sommets rarement atteints par l'écrit, car Jirgl prend la langue au sérieux. La narration en strates donne son épaisseur à la prose, l'éclairage sous des angles différents autorise les facettes démultipliées, la densification du texte prend forme grâce au recours d'une typographie et d'une orthographe où Jirgl introduit à dessein d'autres systèmes symboliques pour toucher à l'essentiel, dans le but que l'idiome devienne langue physique, langue érotique, langue sensuelle pour captiver le liseur et le préserver d'un glissement furtif sur le texte ou d'une passivité devant les images que ce dernier suggère.

 

« Je n'étais plus en quête d'un discours lisse et uni comme une voûte, je recherchais le bégaiement, les à-coups dans la langue, le son 1nique, l'1nicité des images ».

 

L'écriture de Reinhard Jirgl provoque le rejet d'un lectorat trop pressé d'ingurgiter une littérature stéréotypée, servie dans des cornets toujours identiques, que l'on consomme pour consommer. Alors, que ceux-là passent leurs chemins. Ils trouveront toujours de quoi remplir leur panse d'une nourriture prédigérée et pernicieuse. Quelques happy few dresseront la table où ils convieront les mots et se régaleront en tête-à-tête. Ils seront les commensaux d'un invité de marque, plein d'égards et de prévenance sous des apparences un peu rustres, un peu déstabilisantes (…). »

 

 

par Anne-Sophie publié dans : Rencontres
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