La Lettrine : le monde littéraire passé à la moulinette

Il y a quelques heures à peine, j’ai appris le décès de FP Mény, l’auteur de Conquête du désastre (aux éditions Sulliver). FP Mény n’est guère connu du grand public. C’est un sans abri, un marginal. C’est la gendarmerie d’un village de Corrèze qui a averti ce matin l’éditeur de sa mort. Son corps a été retrouvé dans une grange : il s’y était sans doute réfugié pour se protéger du mauvais temps. L’auteur avait 43 ans. J’ai relu le livre avec un regard nouveau au vu de cette annonce. Conquête du désastre est un récit autobiographique mettant en scène le personnage  FP Mény, sorte de vagabond errant de ville en ville, à l’affût de rencontres littéraires et d’expositions. Contrairement à ce qu’on s’imagine, les SDF peuvent également avoir une vie culturelle riche. FP Mény en l’occurrence est un grand lecteur, ce qui cause la surprise des organisateurs qui lui demandent s’il se trouve là par hasard ! Dans son livre, FP Mény fait notamment référence à Genet (un marginal lui aussi), Michon, Pérec, Lautréamont, Rimbaud, Verlaine, Flaubert… Pourtant, il ne faut pas oublier ce qu’est la vie d’un SDF, et si FP Mény aime l’art et les lettres, il n’en est pas moins un misérable :

« Tu vois c'est pas vraiment passionnant la vie d'un SDF, c’est toujours pareil en fait, moi je tiens parce que j’écris je lis et je me dis que t’en as bien d’autres qui s’emmerdent autant voire pire, alors je trouve que le plus important c’est d’être encore vivant ».

Et de poursuivre :

« c’est triste d’en arriver là, plus d’amours plus d’amis plus de sexe et pourtant quelque part au fond de moi, j’ai le sentiment que c’est ça, justement, que je suis plus près de la réalité si je suis tout seul et pas, tu comprends, j’aime pas faire la fêter alors je reste seul, je tiens aussi parce que j’ai eu des vies avant heureusement (…), je me disais que j’aimerais avoir un endroit au monde où rentrer chez moi, pas tant pour un logement, plus pour une terre, en fait, je me disais que je ferais mon alya si j’étais juif, je trouverais presque qu’ils ont de la chance d’avoir un endroit au monde qui les attend, moi j’ai rien ».

Je trouve ces lignes magnifiques parce qu’elles évoquent sans concession tout le désespoir d’un type qui n’a rien : pas de famille, pas de boulot, pas de toit. Rien. Et qui va crever comme ça un jour dans une grange, seul. Mais en même temps, il ne se plaint pas : puisque la société l’a rejeté, il n’en veut guère non plus. Il n’est pas prêt à courber l’échine pour plaire : son livre en est la preuve. Certains passages sont surréalistes, l’auteur divague, joue avec les mots, rebondit et par ricochet déroule ses phrases qui parfois sont absurdes, fantasques, insensées. D’autres pages au contraire sont très réalistes et relatent le quotidien d’un type rejeté parce qu’il pue, boit, vit en marge. Il raconte notamment sa rencontre avec une graphiste à un déjeuner qui a refusé de s’asseoir à côté de lui. Il rapporte également quelques anecdotes de son quotidien. Les astuces pour ne pas se faire repérer, ne pas attirer sur lui l’attention et éviter ainsi les histoires inutiles avec la police ou les bien-pensants.

C’est un texte très original, étrange, en marge de la République des lettres. FP Mény se moque des belles phrases. Il se laisse guider par son inspiration, invente des mots, lâche des vulgarités, non par provocation mais par conviction car selon lui « dans l’univers défloqué des culs blancs où des demi-penseurs côtoient des demi-mondains qui se prennent pour des demi-dieux

On préfère du vent bien ordonné à du propos mal fagoté ».

Le site de l'auteur : http://efpe.free.fr/

Ven 13 jun 2008 7 commentaires
Oui, j'ai eu connaissance, moi aussi, de cette disparition. Je ne suis pas entré dans l'univers littéraire de FP Mény ; mais il y avait chez lui, en effet, une vivacité, une liberté de ton, et ce rythme, bien sûr, si déconcertant parfois. Il n'était sûrement pas un grand écrivain, je ne le crois pas ; mais un écrivain qui avait une idée juste de la littérature : juste, c'est-à-dire singulière ; il lui donnait et elle lui donnait ce qui lui correspondait, à lui, ni plus, ni moins. 

Mais la littérature ici m'affecte moins que le scandale social de sa mort. Nous ne sommes pas égaux devant la mort, je ne l'ai jamais pensé : elle emporte d'abord ceux qui ont à souffrir de l'existence. FP Mény n'obtenait de la vie que ce qu'il lui arrachait, quand il semble si évident à chacun de jouir de ses menus plaisirs, de ses facilités modernes, de la moyenne de son confort. C'était un écrivain ; mais c'était d'abord un SDF parmi d'autres ; en le lisant, nous le savions, mais nous l'oublions. Et lui aussi, sans doute, parvenait parfois à l'oublier en écrivant. Le miracle de la littérature s'arrête là. 

C'est bien, en tout cas, que tu aies signalé cela sur ton blog.
Marc 
Marc Villemain - le 13/06/2008 à 01h16
Oui, c'est bien, c'est... Il me semble que cet homme, grâce à vous, est un peu moins mort. Je ne connaissais pas du tout, du tout. Je suis ému aussi et comme Marc, scandalisé au fond.
En quelle année de quel siècle vit-on ?
Solitude.
Peut-on encore se procurer le livre, où et comment ?
Cordialement

redonnet - le 13/06/2008 à 13h16
Le livre est paru il y a à peine quelques semaines chez Sulliver. Vous pouvez commander ce livre sur Amazon ou sur le site de l'éditeur.

Anne-Sophie - le 13/06/2008 à 14h14
C'est vraiment triste, on avait le même âge... Je ne sais rien de ses qualités d'écrivain puisque je le découvre mais ce que tu en dis me donne envie de le lire. Pour le reste je rejoins le très juste commentaire de Marc Villemain, émotion, indignation, impuissance aussi...
Kiki - le 13/06/2008 à 15h35
merci Anne Sophie aussi... un écho à ses mots, à une vie, à une valeur... si on a oublié qu'il était trop dehors, on n'oubliera pas qu'il été fort, dedans...
Milady Renoir - le 13/06/2008 à 19h37
Bonsoit
je suis le frère de Fred nous venons d'apprendre le décès de mon frere. Que tous ses amis proches et tres proches entrent en contact avec moi je souhaiterai échanger avec eux avant que nous prenions les décisions que Fred pouvait souhaiter si malheureusement, ce triste moment arivait.Merci à vous de distribuer largement ce messages afin de réunir les meilleures informations sur ses dernières volontés, envies, désirs, ....
Merci à vous tous.
Yann
Peigney Yann - le 13/06/2008 à 22h37
Boulversante est la vie... la Mort aussi aime à nous montrer qu'elle possède une face pieuse, mystique, révélatrice souvent, comme vous venez de le montrer Anne-Sophie, du mal et du désordre qui règne chez les vivants.


Allongé sur le banc

 

J’étais resté au pied d’un arbre sans feuille

Sans gêne et peu hardi devant la faillite humaine

Il dormait de tout son poids dans la ruelle

J’avais chaud j’avais froid de le voir sous sa laine

 

Les passants se pressaient au midi des retrouvailles

Sur l’asphalte de la place circulaient des tandems

Lui il restait là sans bouger de son gouvernail

Près du troquet du coin qui s’appelait Les Harems

 

Les odeurs de victuailles tourmentaient mes papilles

Je me disais à lui ça doit lui tourmente les entrailles

Il dormait comme un loir c’est ce que j’ai cru voir

 

J’avançai près de son banc pour entrevoir son visage

L’odeur de l’alcool avait envahi le passage

Je n’ai pas vu son teint et encore moins son âge

 

Je n’étais pas son ami je n’étais pas son antagoniste

Mais après l’avoir vu j’aurais voulu être un Bouddhiste

Je lui posai sa couverture sur le dos la vision était funeste  

 

Grandes Villes ! ou l’ostentation y côtoie la misère

Grands Palais ou vie le luxe ! dans la rue on y lacère

Ô toi l’être ! allongé sur ce banc tu attristes mon cœur.

 

       Le 10 novembre 2006

       Giuseppe

 

 

 

 

salamone - le 14/06/2008 à 10h32