La Lettrine : le monde littéraire passé à la moulinette
Dans la dernière partie du chapitre « Allemandes I et II », le thème prédominant est celui de l’absurdité de la vie. Comme nous l’avons vu précédemment, le narrateur n’est pas un homme sympathique ou jovial. Or, grâce à Otto Ohlendorf, son supérieur à Dublin, il obtient un nouveau poste à Simferopol, ville de Crimée, au sud de l’Ukraine. Il doit désormais étudier les minorités ethniques caucasiennes. C’est à cette accasion qu’il rencontre le très érudit Voss, un linguiste, spécialisé en langues indo-germaniques, indo-iraniennes et caucasiques, pour qui la langue et la politique sont étroitement liées. Ainsi, « la solution soviétique peut se résumer ainsi : un peuple, ou une nationalité comme ils disent, égale une langue plus un territoire ». Max Aue est fasciné par cet homme ouvert, intelligent, rigoureux et passionné qui « jouissait de ce savoir comme d’une amante ». Et, Max Aue, loin du terrain, ne s’en porte pas plus mal. Il essaie de comprendre l’action nazie. Et quand il demande à Ohlendorf pourquoi ils exterminent les juifs, celui-ci lui répond que c’est « une erreur nécessaire (…). C’est une erreur, parce que c’est le résultat de notre incapacité à gérer le problème d’une manière rationnelle. Mais c’est une erreur nécessaire (…) parce que les Juifs présentent pour nous un danger phénoménal, urgent ». Le narrateur s’interroge sur l’intérêt de telles méthodes. Une véritable guerre est d’ailleurs engagée entre lui et Turek, capitaine d’un Kommando, « un des rares antisémites viscéraux, obscènes », qui a tué un Juif à coups de pelle.Comme Max Aue s’interpose, les deux hommes se disputent et Turek promet de se venger : il fait courir le bruit que le narrateur et Voss entretiennent des rapports interdits. Max Aue va jusqu’à le défier en duel mais leur supérieur met fin à la querelle en les convoquant dans son bureau et en les obligeant à se réconcilier pour raisons professionnelles.
Le narrateur présente dans ce passage deux personnages aux antipodes : le Dr. Voss, véritable intellectuel, capable de réfléchir, refuse et explique rationnellement pourquoi les théories scientifiques sur la supériorité de la race est une absurdité. Pour lui, les différences entre les êtres relèvent de » l'acquis, pas de l’inné ». A l’autre extrême, il y a des hommes comme Turek, racistes, abjects, qui tuent sans savoir pourquoi, par haine. Et lorsque Max Aue rencontre un vieillard, juif tchétchène, lui parlant grec et le guidant vers le lieu où il doit mourir, il s’interroge sur la mort. En effet, le vieil homme est mort sereinement en regardant les montagnes, après avoir demandé à Aue de creuser sa fosse. Ce dernier demande à Honenegg son sentiment sur le destin humain. Celui-ci établit qu’il y a « tois attitudes possibles devant cette vie absurde. D’abord l’attitude de masse (…) qui refuse simplement de voir que la vie est une blague. Ceux-là n’en rient pas (…) et meurent comme des bœufs attelés à la charrue, idiots comme ils ont vécu ». Il s’agit bien évidemment de Turek ainsi que de la plupart des S.S. que Max Aue rencontre chaque jour : ils tuent par centaines voire milliers de Juifs sans avoir le moindre état d’âme. « Ensuite, il y a ceux comme moi qui savent que la vie est une blague et qui ont le courage d’en rire ». Il s’agit bien évidemment du vieillard fusillé, souriant au moment de son exécution. « Enfin, il y a ceux (…) qui savent que la vie est une blague, et qui en souffrent ». C’est le cas de Max Aue, qui je dois bien l’avouer, passe son temps à vomir et déféquer parce qu’il ne parvient pas à digérer tous ces morts.
Finalement, ce chapitre se clôt avec la mort de Voss, assassiné par le père de sa jeune maîtresse ukrainienne. Max Aue assiste à son agonie, et prend conscience qu’il perd un véritable ami, d’une intelligence et ouverture d’esprit exceptionnelles.
Cette fin de première partie était parfois longue, souvent ardue, avec de nombreuses références linguistiques et littéraires. L’ensemble demeure intéressant mais certains passages sont trop développés et l’on a certaines difficultés parfois à garder toute sa concentration. Le problème de la langue en tant que pouvoir politique est passionnant. On suit avec intérêt les exposés de Voss, mais il faut cependant avoir quelques notions linguistiques. Enfin, il est notable que le narrateur est passif, il est en position d’observateur. Il constate des faits, tente de comprendre la situation, remet en cause certains préjugés mais reste en quelque sorte en dehors du récit. Il subit, d’où ses nombreuses coliques et cauchemars scatologiques : il est tenaillé par l’angoisse et ne sait comment échapper au Mal qui l’entoure.
A te lire on voit toute la perfidie d\\\'un mécanisme bien huilé. Finalement, à travers "Les Bienveillantes", c\\\'est la machine SS qui est analysée, décortiquée. Apparaissent deux catégories bien distinctes : les intellectuels, les théoriciens du meurtre organisé qui élaborent une thèse à géométrie variable (ou adaptabilité des situations) ; les brutes qui se repaissent de la terreur de leurs victimes et pour qui la violence est un exutoire à leur profonde bêtise.
En mélangeant les genres, le chaos règne et les élites sont satisfaites. En fait, Maximilien Aue est un vrai théoricien, méthodique, rigoureux, scientifique qui analyse les faits et qui respecte même ses victimes.
Jonathan Littell reprend la théorie de Raul Hilberg sur le "comment" de la solution finale et non le "pourquoi". Avec Maximilien Aue, il s\\\'intéresse à l\\\'organisation du système. C\\\'est très rare d\\\'avoir un roman qui traite de cela. D\\\'habitude, ce sont plutôt des livres d\\\'histoire (et encore de la théorie). Maximilien Aue me semble compliqué comme garçon. A moins que ce soit Jonathan Littell le schizophrène ? Dans tous les cas, ton analyse est très bonne et donne envie d\\\'attendre la suite ...
merci de parler du livre en L'AYANT LU,ce qui n'est n'est pas souvent le cas.
Je l'ai fini aujourd'hui,pour moi c'est un magistral monument qui permet d'aborder les données du Hilberg, la matière première de Littell.Certes,c'est long,parfois mal foutu,et pas souvent bien écrit.Aue est obsédé par des choses dérangeantes,l'histoire des jumeaux et des deux flics n'est pas vraiment pertinente
Mais c'est la première fois qu'une parole ose briser le tabou du pourquoi si solidement érigé par Lanzmann entre la Shoa et nous.
Les bienveillantes ne parlent que de ça:pourquoi?
Evidemment,on ne va pas trouver de réponse,car contrairement à ce que dit dit une blague juive où Schmuel s'adresse à Dieu en lui disant qu'il a des réponses mais pas de question,la Shoah n'a pas de réponse au pourquoi.
Je suis choquée des réactions que suscite cet ouvrage, de la part de gens qui ne l'ont pas lu. Je connais des personnes de l'équipe de Gallmard, et cet été,ils ne parlaient que de ça, du choc que ça leur avait fait.Et puis je me dis que ce jeune homme, qui a sûrement cotoyé l'horreur dans ses missions pour ACF doit se ficher de ce qu'on pense de lui!!
Bravo pour votre magnifique travail d’analyse .
A l’inverse des articles volontiers réducteurs ou des polémiques minimalistes , votre chronique lente rend beaucoup mieux justice à toute la complexité , la subtilité et la profondeur du personnage incarné par Maximillien Aue .
On nous le présente , ci et là , comme le nazi archétypique , ou l’incarnation du bourreau .
Mais Max n’est pas une brute : ses facultés d’analyse , sa finesse intellectuelle et son bagage culturel le placent d’emblée en décalage par rapport aux tueurs .
Sa fonction - logisticien , DRH des bourreaux - lui permet de ne pas trop se salir les mains dans la boue , le sang et la merde .
Les névroses qui le travaillent accentuent encore la césure par rapport aux meurtriers de terrain .
Cette distance affichée ne l'exempte pas d'une énorme responsabilité : il en est bien conscient. Mais elle permet au lecteur une certaine empathie , qui nous parle de notre parenté aux bourreaux et nous ébranle longtemps après la lecture , avec le poids d'une évidence tragique .
Le roman vaut beaucoup par sa description de tout le panel des réactions humaines devant la dérive de la mission SS : d'un nettoyage des arrières du front , on passe insidieusement à une chasse aux Juifs , aussi artisanale qu'effrayante .
Puis , presque naturellement , par souci de rendement autant que par le besoin de ménager les tueurs qui deviennent incontrôlables , le processus de segmentation et de spécialisation industrielle des tâches génocidaires se structure , avec son cortège de bureaucrates et de techniciens du massacre .
Ce livre m'a fait ressentir comme rarement notre fragilité individuelle : les garde-fous contre la barbarie et la sauvagerie dépendent clairement du consensus collectif , du contrat social qui fonde le groupe . Les barrières individuelles me semblent , quant à elles , si ténues .
Un livre immense , définitivement .
Encore merci de le faire vivre à votre manière .
J'ai choisi la chronique pour ne pas réduire ce roman à quelques phrases, en résumant l'histoire et passer à côté de nombreux problèmes soulevés. Je suis loin de percevoir tout mais j'essaie d'ouvrir avec vous tous le débat.
A bientôt
Chère Anne-Sophie,
à mon tour de passer vous voir sur votre lettrine...
Je repense à Voss, ce personnage linguiste... Il incarne en fait la grande pensée allemande, celle qui culmine avec Husserl: un type pour qui nul "vêtement d'idées" ne doit empêcher l'accès aux choses mêmes, à la réalité, au "monde de la vie", comme dit Husserl dans la Krisis.
On le voit très bien lorsque Voss, pour maintenir la validité scientifique de son propre travail, explique à Aue que les théories raciales nazies sont fausses scientifiquement, il remet en cause le dogme nazi en matière de biologie.
Je commence la partie suivante... On verra ce que ça donne. J'en parlerai peut-être chez moi!
Bien à vous,
Bruno Gaultier