La Lettrine : le monde littéraire passé à la moulinette
Un nouveau genre romanesque est en plein essor : le « roman biographique ». Il s’agit d’un roman consacré à un artiste (écrivain, peintre, comédien…) dont le narrateur raconte sa vie, la récrée à partir de notes, de documents officiels, etc. Souvenez-vous, en septembre, je vous avais fait part de l’Histoire de Chicago May de Nuala O’Faolain. L’auteur y raconte la vie d’une jeune femme ayant véritablement existé et ayant vécu des aventures extraordinaires. De même, Marilyn, dernières séances de Michel Schneider est le récit des séances de psychanalyse de l’artiste. Ces deux romans sont dits « biographiques » car ils s’inspirent d’un personnage réel et sont très documentés, et tous deux ont reçu un prix littéraire (l’un le prix Femina étranger, l’autre l’Interralié). Preuve que cette nouvelle forme littéraire est à la mode !
Dans l’excellent Transfuge (janvier/février), l’éditorial ainsi qu’un grand entretien sont consacrés à David Lodge qui vient de publier un roman, L’Auteur ! L’auteur ! racontant la vie du romancier Henry James. Parallèlement, il a rédigé un essai, Dans les coulisses du roman, dans lequel il explique les conditions de création littéraire et définit précisément ce qu’est le roman biographique. Selon David Lodge, cette forme se développe pour trois raisons : d’abord nous vivons dans un monde surchargé d’images, d’informations incroyables au point que l’on ne sait plus toujours si l’on est dans le réel ou la fiction. Les romanciers utilisent ainsi ces faits actuels comme source d’inspiration. D’autre part, contrairement aux auteurs du passé qui imitaient les Classiques, notre époque est plus humble et plus modeste. Les écrivains mettent désormais ces grands auteurs au cœur de leurs romans. Enfin, les auteurs d’un certain âge souffrent parfois d’un manque d’inspiration lorsqu’ils mènent une vie rangée. Pour trouver de nouvelles idées, un nouveau souffle, ils se tournent vers l’existence des autres.
Néanmoins, Lodge rappelle que le roman s’inspirant des faits historiques et de personnages réels n’est pas un fait nouveau. Déjà Daniel Defoe s’était inspiré de l’histoire d’un marin écossais ayant réellement vécu pour écrire Robinson Crusoë.
C’est vrai qu’il est agréable de lire des romans s’inspirant de faits réels. En tant que lecteurs, on peut facilement s’identifier et recréer un univers que nous connaissons par nos lectures, notre culture. Le roman biographique est finalement un genre très rassurant, et qui pourrait peut-être permettre aux auteurs en mal d’inspiration, parfois trop nombrilistes, de se tourner vers l’Autre.
L'intérèt va bien au-delà de la compensation d'un manque d'inspiration, pour les meilleurs : ainsi, Truman Capote, l'enfant terrible de la litté américaine accoucha-t-il de son célèbre "roman vérité", De Sang Froid, pour rendre compte à la fois d'une intime intrication entre la vie et l'objet littéraire, mais aussi pour réhabiliter dans l'humanité l'histoire et la personnalité de deux criminels (dont un pour lequel il s'était sérieusement entiché!). A ce propos, faut absolument voir le film Truman Capote, pour voir comment le désordre d'une vie romanesque décousue à l'état brut conduit, sinon à empêcher la condamnation à mort (par pendaison), du moins à bâtir une oeuvre qui changera la façon d'écrire des romans : de là dérivent les Bret Easton Ellis, Tom Wolfe, etc...les romans dits "biographiques". Defoe c'est pas un roman biographique à mon sens, dans la mesure où dans tout roman, dès le Moyen Age, les auteurs se sont toujours, forcément, inspirés d'un rapport socioculturel, et donc historique, à leur contexte, leur vécu. Ainsi, la matière de Bretagne chez les poètes courtois, car au Moyen Age, l'auteur, à l'image de la société, ne pouvait pas batir du "neuf", car c'était l'apanage de Dieu. On réinvestissait en permanence le patrimoine socioculturel comme matériau littéraire. A la limite, la réécriture de Defoe par Tournier prouve bien la dimension davantage allégorique que biographique et "réaliste", du récit de Robinson.
Respectueusement,
MF
J'adore Lodge et son humour anglais.
Une petite précisions: il ne vient aps de publier L'auteur, l'auteur puisque je l'ai acheté il y a pas loin de 2 ans mais n'ai pas encore pris le temps de le lire.