La Lettrine : le monde littéraire passé à la moulinette

Ils sont rares les livres qui me mettent vraiment en colère, mais Se Résoudre aux adieux de Philippe Besson (Julliard) fait partie de ces romans qui ne peuvent laisser indifférents. Il m’a mis dans un état de mauvaise humeur au point que je n’ai pu le finir, et pourtant c’est un texte très court, aux nombreuses pages blanches, aux gros caractères… J’ai arrêté mon calvaire à la page 125 et pour être certaine de n’avoir rien manqué de palpitant (on ne sait jamais…), j’ai lu les deux dernières pages c’est-à-dire à partir de la page 187. Eh bien non… Aucun regret…

L’histoire est ultra banale : une jeune femme aime un homme marié qui a pris la décision de mettre fin à leur liaison. Elle décide donc de lui envoyer des lettres pour lui rappeler leurs moments plus ou moins heureux et lui faire part de son vague à l’âme. Pour fuir son chagrin et l’homme qui l’a abandonnée, elle s’exile à La Havane, New York, Venise. C’est d’un cliché… On imagine bien Louise, puisque c’est son nom, devant un joli coucher de soleil, devant une mer bleu azur, regardant l’horizon, la larme à l’œil, un bloc de papier à lettre à la main.

Au cours de ses voyages, elle raconte des anecdotes vécues avec cet homme Clément, décrit ses habitudes, sa femme aussi, des instants privilégiés. Mais, à aucun moment, il n’est possible de s’identifier. Le thème de la souffrance domine ce texte et pourtant, en tant que lectrice, je n’éprouve aucune inclination pour ces malheurs et demeure extérieure à cette histoire. Besson a certainement lu Les Lettres de la religieuse portugaise, roman épistolaire de la fin du XVIIème siècle, chef d’œuvre de la littérature épistolaire : Marianne, jeune religieuse, a été séduite, comme Louise, par un homme, qui a fini par la quitter. Elle lui envoie des lettres passionnées de son monastère. Mais si ces lettres sont d’une richesse stylistique à nul autre pareil, il n’en est rien pour Se résoudre aux adieux.

Dès les premières lignes, j’ai su que je n’accrocherai pas :

« Clément,

J’ai décidé de t’écrire plutôt que rien.

Plutôt que de rester là comme ça dans le silence.

Que je te dise : je me suis honnêtement, sérieusement essayée au silence (…) ».

Philippe Besson est peut-être sensible aux allitérations en [k] mais cette consonne sied mal à mes oreilles sensibles. Et d’un point de vue sémantique, que veut dire : « s’essayer honnêtement au silence » ?

Passons sur l’incipit et avançons dans le roman. Louise écrit donc à son amant perdu, et puisqu’il est une personne qui lui est chère, elle opte pour un style familier et oral : « Si ça se trouve, toi aussi tu m’as croisé dans Paris. Si c’est arrivé, en tout cas, tu n’es pas venu vers moi. Je me force à croire que cette éventuelle réticence ne signifie rien (…) ». Et de poursuivre : « Où en étais-je déjà ? Ah oui à te parler de La Havane ». En lisant ces quelques lignes, j’ai eu envie de sortir mon stylo rouge, et de noter dans la marge : « Philippe, pensez à faire un plan avant de commencer à rédiger ». C’est mon côté prof qui ressort parfois… J’ai beau le réprimer, c’est plus fort que moi. Mais un peu plus loin¸ la narratrice se justifie : « Je t’écris tout cela sans la moindre intention d’organiser ma pensée, au fil de la plume. J’écris ce qui me vient à l’esprit, sans respecter de logique, sans non plus poursuivre un but ». Me voilà rassurée… Allez, M. Besson avouez-le : vous avez écrit ce roman, au fil de votre plume, emporté par votre inspiration, sans but précis comme Louise, « mu par le seul désir d’écrire, de [vous] confronter au blanc de la page, de le noircir ». Mais, écrire, ce n’est pas cela, et vous le savez parfaitement. J’abandonne ici le livre, dans l’attente de votre prochain roman.

Sam 31 mar 2007 18 commentaires

Je n'ai pas lu celui-ci, tout au plus ai-je noté l'encensement (ça se dit ?) dont tu parles...ma soeur a détesté ce bouquin, et m'a dit peu ou prou la même chose que toi.  Je le lirai sans doute, plus tard, depuis le médiocre "un instant d'abandon", Besson n'est plus en tête de mes priorités...


(hihi, j'ai répondu à ta réflexion sur Millet au fait :-)


A bientôt Anne-Sophie !

Thom - le 31/03/2007 à 13h37
Ca me rassure ce que tu dis à propos de ta soeur. J'étais quelque peu surprise devant l'engoument général de ce roman. Exception faite pour Hélène qui a émis, sur son blog, elle aussi de sacrées réserves.

Tu as raison pour Millet, je t'ai mal compris... Chacun son tour !
Anne-Sophie

Je ne sais pas si le fait d'écrire au gré de son inspiration est si critiquable que cela. La formalité d'un plan est-elle essentielle ? N'est ce pas plutôt le manque de talent ou d'inspiration innovante pour un sujet comme celui ci qui sont immédiatement repérables ?


:)

Bon sens ne saurait mentir - le 31/03/2007 à 15h06
Je pense que faire un plan est nécessaire... Du moins, faire en sorte d'écrire un ensemble cohérent me semble être un minimum...
Anne-Sophie
Il y a un lien de parenté entre Philippe Besson et Patrick Besson ?
Enzo - le 31/03/2007 à 15h10
Je ne crois pas... Besson est un nom très commun
Anne-Sophie
Il est dans ma PAL, bien au chaud à m'attendre... j'avais adoré "Son frère", et je suis impatiente de lire celui-là. Malheureusement il semble en décevoir plus d'un... J'espère qu'il me plaira plus qu'à toi, on verra !
Livrovore - le 31/03/2007 à 16h04
J'attends ton verdict avec impatience !
Anne-Sophie
J'ai été déçu par ce livre aussi... il vaut beaucoup mieux lire L'arrière-saison, sur ce sujet de l'ex jamais oublié, beaucoup plus brillant,beaucoup plus fort. Je crois que je vais attendre que Mr Besson soit un peu plus inspiré avant de le relire (ou alors relire son frère qui est si bien).
Kill Me Sarah - le 31/03/2007 à 19h29
Je n'ai pas lu les autres romans de Besson mais d'après les différents commentaires, Son frère est à découvrir...

Je suis passé sur ton blog, il est vraiment très sympa. Ca permet d'écouter de la bonne musique tout en lisant quelques réflexions de ta part.
Anne-Sophie
Ah merci c'est gentil pour les compliments...
J'avais écrit un texte un peu bizarre sur Son frère...
Kill Me Sarah - le 31/03/2007 à 20h00
Je m'en vais le lire. En tout cas, je reviendrais sur ton blog très original et te mets en lien sur le mien.
Anne-Sophie
Suite à l'engouement sur certains blogs, je viens de l'emprunter à la bibliothèque et là à te lire, je suis freinée dans mon élan. Cela sera mon premier Besson, ai-je fait le mauvais choix, ma lecture me le dira !
Florinette - le 31/03/2007 à 21h51
Les avis sont partagés... Peut-être te laisseras-tu emportée par ce roman ?
Anne-Sophie
Je partage tout à fait ton avis. Je t'invite à venir lire mon billet sur mon carnet qui vient compléter le tien.
Eric - le 01/04/2007 à 03h59
Merci ! Eh bien quelle coincidence : nous venons tous deux de lire Murakami et Besson en même temps !
Je jeterai un coup d'oeil à ton livre Cher Emile, pour comparer.
Anne-Sophie

J'ai bien compris Anne Sophie. mais par formalité de plan, j'insinuais "plan formel". Il se peut que l'auteur ait eu un plan dans son esprit (autrement je le vois mal réussir à ne serait-ce que finir l'histoire) et non un plan type .Il a peut-être pris des libertés tout en ayant malgré tout un plan au sens où lui l'entend. Qu'un plan soit un minimum je te le concède si par "plan" on entend "ligne directrice". Après, cette démarche établie, je trouve intéressant d'innover la forme d'un livre.


Mais l'innovation est agréable que si l'auteur est doué ou inspiré. Tel était mon propos.


Je ne suis pas sure d'être claire... :-/


 

bon_sens - le 01/04/2007 à 17h43
Tu es très claire... Je n'ai pas voulu dire qu'il n'avait pas de plan établi et que son travail ne se conformait pas à un moule défini. Le problème de son livre est qu'il n'y a pas de ligne directrice. Sa narratrice aborde un thème, un aborde un nouvea, revient lourdement en arrière avec ses "J'en étais où ? Ah oui" que j'ai trouvés particulièrement lourds.
Heureusement que l'on échappe au roman fomaté...
Mais crois-moi (ou vérifie-le par toi-même ce sera encore mieux), ce roman n'est pas bien construit.

Anne-Sophie
Rien à voir avec le livre d'aujourd'hui, mais j'adore votre blog et je ne sais où vous le dire, si ce n'est ici ! Cependant j'ai un regret : j'ai beaucoup apprécié la lecture commentée des Bienveillantes de J. Littell, mais je ne retrouve plus que la première chronique ; impossible d'accéder aux suivantes. N'y a-t-il plus d'accès possible à cette "Chronique d'une lecture" ? Ce serait dommage...
Encore bravo et merci de ce beau travail
elledor - le 02/04/2007 à 15h07
Merci Elldor pour ce compliment.
En ce qui concerne Les Bienveillantes, en modifiant mon blog, je ne m'étais pas rendu compte que les liens ne fonctionnaient pls. J'ai rectifié. Désormais, vous pouvez retrouvez mes chroniques sur ce roman en cliquant sur les liens de la colonne de droite dans la catégorie "Livres de la Lettrine".
A bientôt et merci de vos visites.
Anne-Sophie