La Lettrine : le monde littéraire passé à la moulinette

Vendredi soir, j’ai écouté Du jour au lendemain sur France Culture : André Schiffrin était l’invité d’Alain Veinstein, à l’occasion de la sortie de son autobiographie, Allers retours, Paris-New York, un itinéraire politique (Liana Levi). C’était très intéressant : dans la première partie de l’entretien, Schiffrin est revenu sur sa conception de l’édition développée dès 1999 dans son essai qui a fait date, L’Edition sans éditeurs. Certains lui avaient reproché d’avoir été trop pessimiste lorsqu’il dénonçait le monopole des grands groupes éditoriaux. Huit ans ont passé et finalement, il estime avoir été encore trop optimiste : « à l’époque, je voyais, comme tout le monde ici, qu’il y avait l’exception culturelle française. Il y avait bien deux grands groupes qui contrôlaient 2/3 de l’édition mais il y avait quatre grandes maisons indépendantes… et depuis bien des choses ont changé ». En effet, tandis qu’il y avait une sorte de d’équilibre qui prévalait : des livres qui se vendaient bien permettaient de financer les autres, aujourd’hui, certains groupes veulent que chaque livre soit rentable. Ce fut notamment l’objectif d’Hervé de La Martinière lorsqu’il a racheté Le Seuil en 2004. Pour Schiffrin, « c’est la mort dans l’âme de l’édition si on veut que chaque livre soit rentable » : les premiers livres de Kafka se sont vendu en Allemagne entre 500 et 800 exemplaires ! Les idées innovantes, originales ne font pas obligatoirement vendre. Schiffrin en vient même à dénoncer l’autocensure des maisons d’édition qui ne veulent pas prendre de risques.

 

Le métier d’éditeur aurait donc changé. Il serait moins intellectuel mais plus commercial : « dans tous nos pays occidentaux que ce soit les Etats-Unis, l’Angleterre ou la France, au 20ème siècle, on s’attendait à une rentabilité de 3% pour les maisons les plus commerciales et les plus intellectuelles. Maintenant, les grands groupes veulent 10% sinon 20 voire 30% et ça change entièrement le catalogue (…). Ca veut donc dire que beaucoup de livres vont disparaître ». Et Schiffrin de poursuivre, indigné : « c’est la première fois dans l’industrie du monde que les idées sont jugées par leur rentabilité plutôt que par leur intérêt ». Il dénonce ainsi les grands groupes comme Hachette-Lagardère qui possèdent à la fois télévision, radio, presse, armement et diffusion : « les gens qui contrôlent la diffusion contrôlent tout ». Face à cette surpuissance des grands groupes ; les petites maisons peinent à résister : elles n’ont pas la même visibilité et n’ont pas le même accès dans les librairies.

 

Néanmoins, si Schiffrin défend les petites maisons d’édition, il remarque qu’elles n’ont plus ne prennent pas de risque et que les livres qui ne sont pas publiés par les grands groupes ne le pas toujours par les petites car pour prendre des risques, « il faut de l’argent, il faut de la diffusion et il faut du temps ». Les éditions Le Temps qu’il fait en savent quelque chose. Elles traversent une crise financière très grave et lancent un appel :

 

« Quelques années après l'incendie de l'entrepôt de notre distributeur Les Belles Lettres qui nous avait valu un formidable élan de solidarité, Le temps qu'il fait est à nouveau en grande difficulté.

 

Nous traversons en effet une tempête sans précédent, dont nous craignons fort qu'elle nous soit fatale : après notre changement de distributeur à l'automne, nous avons été contraints l'hiver dernier de renoncer aux activités de l'imprimerie et, comble de malchance, nous enregistrons chez notre nouveau distributeur CDE/SODIS un taux de retour record, auquel notre petite économie ne saurait survivre bien longtemps.

 

Après bien des hésitations liées à notre désir de réserve et surtout à notre volonté farouche de tout tenter pour trouver les solutions dans notre travail d'abord, nous nous décidons à vous informer de ces difficultés et à venir une nouvelle fois vous demander votre soutien.

 

Bien sûr, la meilleure aide que vous puissiez nous apporter consiste avant tout à acheter les livres du Temps qu'il fait, pour vous, vos parents, vos amis…

 

En vous remerciant d'avance de votre amitié et de votre fidélité. »

 

Georges Monti - Marie Claude Rossard

 

Lun 21 mai 2007 16 commentaires
Et bien, ça plus les maisons d'éditions qui ont décidées de moins publier pour faciliter le désengorgement du flot de livres qui paraissent, les écrivains peu connus ont du soucis à se faire.
odicele - le 22/05/2007 à 01h12

Edifiant. Et triste. Cela implique qu'il y aura de plus en plus de bouquins faciles à lire et donc faciles à vendre. Mais le cinéma n'a-t-il pas essuyé le même genre de crise ? Néanmoins, les indépendants se battent et survivent avec parfois de très beaux succès inattendus (microcosmos ou la marche de l'empereur). D'un autre côté, j'ai du mal à m'expliquer que des écrivains comme Angot, qui ont une écriture plutôt "expérimentale" et non consensuelle percent malgré et envers des maisons d'Editions qui veulent vendre à tout prix. Comment auraient-ils pu imaginer qu'elle vendrait autant ? Il y a bien eu à ce moment une prise de risque. Non ?

Bon_sens_ne_saurait_mentir - le 22/05/2007 à 11h44
Excuse-moi mais enore une fois, je vais devoir te contredire. Christine Angot est un auteur à la mode. Son style est immédiatement repérable mais pas franchement original. Si tu as lu Rendez-vous par exemple, tu verras que tu ne seras pas heurtée par son écriture, très loin d'être expérimentale... Ses phrases sont simples, compréhensibles par tous. Le rincipe de ce style est basé sur la répétition, la redondance. Voici un petit extrait récupéré sur le site de la Fnac :

"Je connaissais Eric depuis un mois. Je l'avais déjà croisé, dans des bars de théâtre à la fin des spectacles, mais nous n'avions pas parlé, presque pas, rien. Je l'avais vu jouer deux ou trois fois. C'était un acteur génial. Je le connaissais depuis un mois, mais j'avais commencé à entendre parler de lui six ans plus tôt. A l'époque, son nom ne circulait pas comme maintenant, je ne le connaissais pas. Mais sur cinq ou six ans, des gens différents, dans des villes différentes, m'avaient rapporté avec des anecdotes toutes différentes : ah, tu sais il y a un acteur qui t'adore : Eric Estenoza. Ça me faisait plaisir, mais je n'y prêtais pas attention. Ça m'arrivait tout de même de temps en temps d'avoir des retours agréables, ce n'était pas le seul. Surtout avec des acteurs. Souvent les acteurs aimaient mes livres. La particularité était que ce même nom revenait tout le temps, par des sources différentes, et sur une période de temps longue. Et avec intensité. Avec insistance. Comme un encerclement. Et puis toujours ce mot : il y a un acteur qui t'adore. Toujours la même phrase. Avec l'air étonné de la personne qui me le racontait. La première fois c'était en 99, puis six mois plus tard, et puis ça s'était égrené comme ça. Des gens me rapportaient qu'il m'adorait, avec ce mot-là, le message me revenait régulièrement aux oreilles, et ce qui était surtout étrange, par des sources vraiment différentes, sur plusieurs années. Et ce qui était encore plus étrange c'est qu'il m'avait à peine adressé la parole le jour où il m'avait vue, une ou deux fois au cours de ces six années quand j'avais eu l'occasion de le croiser. En 99, je ne l'avais pas encore vu jouer. Et puis je l'avais vu quelques mois plus tard dans une pièce de Sarah Kane. J'étais avec un ami, acteur aussi, qui nous présentait, je n'avais pas du tout l'impression de rencontrer quelqu'un qui m'adorait. Son comportement était tout à fait ordinaire avec moi, tout à fait banal, d'ailleurs je ne m'en souvenais même pas. Lui se souvenait bien de ce qu'il m'avait dit mais moi j'avais oublié".

Je pourrais te faire une petite analyse stylistique mais tu pourras contater par toi-même cette facsination pour la reprise, le parallélisme, la répétition et le tic de langage : "et puis".

Comme tu vois, ça ne manque pas de finesse... J'ai aussi oublié de te dire que les livres plaisent parce qu'il y est question de sexualité, parfois de scatologie (eh oui...) et de provocations. Crois-tu que le public reste insensible à ce genre d'arguments ?
Anne-Sophie

Le gros problème, c'est que je ne pense pas que les livres qui se vendent le plus sont forcément les plus aboutis. J'aime bien Marc Lévy, mais j'avoue que je trouverais effrayant que seuls les auteurs qui vendent énormément puissent être publiés. C'est souvent parce qu'on a envie de ne pas se casser la tête, de se détendre un peu qu'on prend un livre léger, sans style réel et avec une histoire dont les recettes sont un peu faciles et rabachées. Je pense que ces auteurs ont leur place, et j'apprécie beaucoup certains d'entre eux. Mais ils ne me marquent pas comme d'autres.


Je croyais que les éditeurs avaient pour rôle de mettre la culture, toute la culture, à la portée de tous. Et pas seulement celle qui est bon public et surtout, rentable. Il faut parfois se forcer un peu pour lire un livre plus consistant que ce qu'on a l'habitude de lire, l'effort est payant après. Et les éditeurs devraient se forcer également pour défendre un peu plus les auteurs, proposer des choses variées (pas plus de livres, mais des thèmes différents). A toujours nous proposer les mêmes, c'est la mort de la culture. Et à long terme, ils se tirent une balle dans le pied. Du moins, je l'espère, parce que je trouve cette attitude difficile à défendre. Si on veut faire du chiffre autant investir ailleurs.

Lilly - le 22/05/2007 à 14h56
Bonjour Lilly,

Tu évoques les livres non aboutis comme ceux de Marc Levy (mais il est loin d'être le seul...), et je partage ton point de vue. En effet ces textes sont rédigés rapidement et font partie d'un pack : ils sont vendus avec le projet d'en faire un film... Ce qui compte c'est l'intrigue, le reste s'étoffera au moment de l'élaboration du film... Ce thème est abordé notamment dans les Deux soeurs de Prague de Garcin. celui-ci traite du milieu littéraire et en particulier des agents : ces derniers sont à l'affut d'auteurs capables d'écrire ce qui sera un bon scénario. Le livre ne vaut plus pour lui-même...

En ce qui concerne les éditeurs, ta remarque n'est pas fausse mais eux aussi ont le droit de publier ce qu'ils veulent. ils n'ont pas à s'obliger de choisir telle ou telle ligne. Et surtout, ils ne veulent pa prendre trop de risques.

Il m'arrive souvent d'évoquer ici Eric Naulleau, dont j'apprécie l'engagement. Il a plusieurs casquettes : il est critique et éditeur. Il avait créé L'Esprit des péninsules, une petite maison indépendante. Il publiait notamment Pierre Jourde. Il y a deux mois à peu près, les éditions ont déposé le bilan. Aujourd'hui, ce sont les éditions Le Temps qu'il fait qui sont en très grande difficulté et qui publient également des livres de grande qualité. Mais le public connaît peu ces maisons parce qu'elles sont moins bien diffusées que d'autres et que leur catalogue est exigeant.

Comme tu peux le constater, certains prennent des risques, mais à quel prix !
Anne-Sophie

J'aime bien quand tu me contredis. C'est comme cela que j'avance :) Bon et bien merci pour cet extrait. Lui aussi est édifiant et triste car en 4 mots voici ma critique : c'est de la daube ! Mais alors de la bonne, hein ?! Je n'en reviens pas ! J'avais lu en diagonale un extrait d'un de ses bouquins et j'ai entendu des discussions sans fin pour me seriner qu'elle avait une écriture très particulière et très personnelle... Si ça c'est particulier ! Niveau dissert de 3 ième !


Le Q et le reste c'est venu après pour elle. Avant "Inceste" elle a quand même publié 5 ou 6 romans je crois totalement fictionnels qui n'ont d'ailleurs pas super fonctionnés. C'est "Inceste" qui l'a propulsée sur le devant de la scène et c'est à partir de là qu'elle s'est mise à n'écrire que sur elle.


Bon le truc chouette c'est que maintenant je sais comment devenir célèbre !!! Et vendre tous pleins de petits best-sellers :)))

Bon_sens - le 22/05/2007 à 17h39
Eh bien, tu y vas franchement toi ! Pour se faire une idée du style d'un auteur, il faut le lire. Je précise cela parce que d'aucuns pourraient me reprocher de n'avoir pas lu certains auteurs que je critique. Alors certes, je ne lis pas tout parce que je sais qu'il est certaines maisons qui ont un catalogue qui ne correspond pas à mon goût mais ce n'est pas le cas de Stock.

Tu t'es lancé un défi Bon-sens, nous attendons tous ton premier roman ! Courage... C'est du boulot !
Anne-Sophie
"c’est la première fois dans l’industrie du monde que les idées sont jugées par leur rentabilité plutôt que par leur intérêt" . Je ne suis pas assez renseigné sur le milieu de l'édition pour juger de la lucidité ou de la pertinence de cette observation, mais aussi exagérée soit-elle (ou non), elle fait froid dans le dos. Et d'après ce que je vois, le même problème existe aujourd'hui en science : les meilleures bourses de doctorat ou les financements de projet de recherche sont souvent attribuées à des projets rentables et pratiques. Autant se consoler autrement. De toute façon, les idées restent le seul horizon possible.... Merci Anne-Sophie pour tes articles.
Jérémie Vanden - le 22/05/2007 à 21h02
Tu abordes le thème des sciences et de la recherche. C'est vrai, les projets les mieux financés sont ceux qui sont les plus rentables... C'est une réalité qui est peu dite. D'ailleurs le métier de chercheur est un véritable sacerdoce et l'on comprend, au vu des budgets qui leur est  accordé que certains préfèrent poursuivre à l'étranger leur travail...
Anne-Sophie

Oui parfois je m'emporte :) Il faut appeler un chat un chat. Un livre médiocre c'est affligeant. Y pas non plus 36 façons de le dire :) Surtout avec une écrivaine qui prend la pose et croit vraiment qu'elle révolutionne le monde de l'écriture.


Je suis en train de lire Léo Perutz et là même en diagonale je saurais te dire que c'est un vrai livre avec une vraie écriture. C'est tellement élaboré tout en étant simple qu'il n'y a pas photo. D'ailleurs, je recommande "Turlupin" à tous les élèves du secondaire et donc tous les profs :)))


Je ferai un post sur le talent inouï de Perutz :)

Bon_sens - le 23/05/2007 à 14h46
Anne Sophie, tu m'as recommandé Millet... Je suis sur la FNAC (ma pile à lire est dans "ma sélection") et je nage... Bernard Millet ? Il y en a un paquet de Millet ! Un titre à me conseiller ? Merci :)
Bon_sens - le 23/05/2007 à 22h49
Bonjour Bon sens,
je suis ravie que tu aies envie de découvrir Richard Millet et je te conseille tout particulièrement Le Renard dans le nom. C'est un très ocurt roman, mais écrit dans un style très pur, très élaboré. C'est surprenant au 1er abord mais je suis certaine que tu te laisseras emporter par la lecture et te réconciliera avec la littérature contemporaine. Tu te rendras comptes aussi que cet auteur comme de très nombreux autres sont loin d'avoir les mêmes préoccupations ou le même style que ceux dont nous évoquions les noms dernièrement.
Anne-Sophie - le 24/05/2007 à 10h50

Je viens de le commander :))) Actuellement les frais de livraison sont gratuits même pour un livre ! Merci beaucoup et je te raconterai :)))

Bon_sens - le 24/05/2007 à 16h59
Merci ! J'espère que tu ne seras pas déçue.
Anne-Sophie

Lire le communiqué de Georges Monti et Marie Claude Rossard me fait penser qu'il faut parler de Jacques Chauviré, de Jean Pierre Abraham de Denis Montebello, de Gilles Ortieb, de Valérie Rouzeau... c'est ce que je vais faire !
Et si en plus Eric Naulleau dépose son bilan ! Sale temps pour les petits éditeurs !


 

Gachucha - le 24/05/2007 à 21h31