La Lettrine : le monde littéraire passé à la moulinette
Etre professeur de lettres, c’est essayer de donner envie de lire et d’écrire à ses élèves. Alors quand on entre dans la profession, on espère ne pas recommencer ce qu’on estimait être les erreurs d’enseignants trop classiques, peu innovants. On propose des romans qui nous ont bouleversés quand on était adolescent, parfois jeune adulte. C’est le pari qu’a relevé un jeune professeur d’Abbeville, en 2000 : il a proposé à ses élèves de 3èmes de lire Le Grand cahier d’Agota Kristof. Le roman aborde le thème de la Seconde guerre mondiale, époque au programme justement en français comme en histoire. Cet enseignant a dû être subjugué par la force du récit et a certainement voulu partager ce plaisir du texte avec sa classe. Le problème c’est que Le Grand cahier regorge de passages crus, violents. Les parents d’élèves n’ont pas apprécié. Ils se sont directement adressés au procureur de la République ! L’enseignant a été placé en garde à vue et son domicile est perquisitionné ! Les parents se sont plaint d’un roman faisant l’apologie de la « zoophilie et de la pédophilie ». Finalement, le ministre de l’Education, Jack Lang à l’époque, est intervenu en envoyant une lettre d’excuse au principal du collège expliquant qu’ « Il s'agit là d'une situation anormale que je ne saurais approuver. Ces choix relèvent uniquement de la compétence des équipes que vous avez la responsabilité d'encourager ». L’affaire est donc classée sans suite. Tant mieux : il faut que nous puissions conserver notre liberté pédagogique. En outre, je m’insurge contre l’initiative des parents qui, au lieu de s’adresser directement au professeur de français, ont préféré convoquer les hautes instances comme s’il s’agissait d’un crime de lèse-majesté.
Néanmoins, si le roman ne fait nullement l’apologie de la zoophilie ou de la pédophilie, il en est question. Ainsi, une jeune fille, Bec-de-lièvre, a un rapport sexuel avec un chien, les jumeaux jouissent d’une fellation accomplie par une servante et pissent sur un officier homosexuel qui aime ce genre de pratique.
Je vous donne en prime un extrait particulièrement troublant pour vous faire une idée plus précise : « Le chien revient, renifle plusieurs fois le sexe de Bec-de-Lièvre et se met à le lécher. Bec-de-Lièvre écarte les jambes, presse la tête du chien sur son ventre avec ses deux mains. Elle respire très fort et se tortille. Le sexe du chien devient visible, il est de plus en plus long, il est mince et rouge. Le chien relève la tête, il essaie de grimper sur Bec-de-Lièvre.
Bec-de-Lièvre se retourne, elle est sur les genoux, elle tend son derrière au chien. Le chien pose ses pattes de devant sur le dos de Bec-de-Lièvre, ses membres postérieurs tremblent. Il cherche, approche de plus en plus, se met entre les jambes de Bec-de-Lièvre, se colle contre ses fesses. Il bouge très vite d'avant en arrière. Bec-de-Lièvre crie et, au bout d'un moment elle tombe sur le ventre ».
Je ne voudrais pas vous dégoûter de la lecture de ce très bon roman car son intérêt ne réside pas (seulement) dans ces pages provocantes et difficilement soutenables, mais dans l’apprentissage de deux garçons à résister à la dureté de la vie en temps de guerre. Pourtant même si La Trilogie des jumeaux compte parmi les romans contemporains qui m’a le plus marqué, je ne crois pouvoir l’étudier avec des adolescents. Je ne jette pas la pierre à ce professeur car je comprends parfaitement sa démarche : il a voulu travailler avec ses élèves sur un texte qui lui tient à cœur. Il a certainement dû penser que ce qu’on propose quotidiennement à la télévision est bien plus choquant. Il a raison. En partie. Si les élèves baignent dans un univers violent et cru, ce n’est pas le rôle d’adultes responsables de les y encourager. Ou bien il faut être prudents et extrêmement pédagogues. Moi, je n’en serais pas capable…
Parfois, mes élèves me demandent pourquoi on n’étudie pas tel ou tel livre, je leur réponds invariablement qu’il est des lectures que l’on aime parce qu’elles ne nous sont pas permises, c’est notre jardin secret, les étudier en classe pourrait en briser le charme.
Je savais que ce prof avait été perquisitionné mais pas menotté. Procédé fort choquant...
il faut absolument que tu rectifies ton nien, il n'est pas valide...
N'hésite surtout pas à lire ce Grand Cahier, un peu cru parfois, mais très bien écrit.
Bonjour Anne-Sophie !
j'ai lu et bien aimé ce livre mais je suis d'accord avec toi, c'est un livre que l'on ne peut pas conseiller à tous les adolescents. Il se trouve dans le rayon jeune de ma biblio et personnellement je trouve que ce n'est pas sa place.
heureuse de te savoir de retour dans le monde sain et agité de la blogosphère !!!
Les parents délèves sont marrants quand même (j'en suis trois fois une, aussi, et prof d'AP qui montre des oeuvres non "politiquement correctes"*, et écrivain de livres étudiés dans certaines classes malgré des passages "litigieux") ils sont très prompts à "dénoncer" mais ils ne comprennent pas "où est le mal" quand on leur signale qu'un de leurs loupiots a tapé "orgasmo.com" sur le moteur de recherche du serveur du collège !!!
* dans un Cd rom fait par notre inspectrice il y a un sexe immense de James Pierce...
Quand j'ai étudié avec mes 4èmes Le Parfum de Süskind, plusieurs parents s'en sont offusqué. Il n'y a vraiment pas de quoi...
Tu as parfaitement résumer ce qui fait l'originalité et la force de ce livre, qui peut rester incompréhsensible à quiconque n'a pas le bagage culturel suffisant ou la maturité... En 3ème, les élèves commencen,t àavoir une certaine réflexion, mais ils sont encore jeunes... Mais ce prof, je pense, a voulu se faire plaisir : étudier une oeuvre qui l'a vraiment marqué. Il a, je pense, nvoulu dépoussiérer le système éducatif... Mais en matière de lecture, il faut rester prudent... Encore que... désormais, il existe de nombreuyx bouquins pour la jeunesse.
Ah si !
J'avais écrit une très longue diatribe qui s'est volatisée avec "page indisponible"... Je vais donc faire plus court. Je disais en substance que ce prof était d'une profonde débilité pour n'avoir pas su faire la différence entre un livre pour jeunes ados et un livre pour jeunes adultes. Propose t'on Matzneff en classe de 3 ième ? Non et fort heureusement. Quand on manque à ce point de sens critique vis à vis d'une oeuvre et de bon sens, je ne suis pas sure que prof soit le métier le plus adapté. Je disais aussi que je serai sûrement la réac du blog en attaquant ce prof, mais que penseriez vous d'un film de Q en classe pour illustrer le cours d'éducation sexuelle ? Malvenu, non ? Tout comme ce bouquin finalement qui serait mieux dans les mains de gens plus âgés, même de quelques années. Violence partout dit-on... forcément si en plus sous couvert de "c'est pas moi qui ai commencé" on oblige des gosses de 14 ans à lire ce genre de livre, on risque pas de pouvoir tenir un autre discours. Je trouve ce prof d'une stupidité sans nom et suis halllucinée qu'il ait même eu ne serait-ce que l'idée de vouloir l'étudier en classe. Avec des gamins en pleine poussée hormonale et pubertère... Quelle pédagogie !
Ben oui des fois je sors de mes gonds, ça faisait longtemps que je n'avais pas râlé comme ça tiens dis donc !
J'ai beaucoup aimé le livre de Richard Millet malgré le bonhomme et je voulais te remercier de cet excellent conseil ma chère Anne-Sophie :)))
tu n'as pas été la seuile réac. Tu vois, moi aussi je n'étudierai pas ce genre de livres, je ne serai pas à l'aise, et j'ai déjà assez de mal comme çaà canaliser l'énergie de mes élèves... D'autre part, j'en parlerai plus tard, les élèves se choquent d'(ujn rien... Qu'ils regardent en douce des images coquines ou pornographiques, pas de problème pour eux, ils sont à l'&bri des regards, mais leur mettre sous les yeux delivres quelque peu dur, et c'est la fin du monde ! Ils changent complètement d'opinion à ton égard ! D4ailleurs moi-même, à 18 ou 19 ans, j'ai dû étudier Gennet, Le Journal du voleur... Mon (excellent) prof, Bruno Blanckman (je tiens à le préciser parce qu'il m'a marqué) nous demandait de passer à l'oral sur les passages les plus graveleux. J'téias très gênée de me prêter à l'exercice ou d'écouter les autres étudiants... Alors à 14 ans, j'imagine ce que les ados peuvent ressentir !
Bon sens, je te souhaite un bon retour !
Pour MMillet, j'avais lu ton excellent biollet, très documenté et passionnant, comme toujours. C'est un homme très cultivé, c'est vrai, élitisme... c'est vrai aussi. Mais imprtant dans le paysage littéraire contemporain !
A bientôt !
La blague, c'est qu'en 3ème, on étudie très souvent "Antigone" d'Anouilh, "Germinal" de Zola ou encore "Le dernier jour d'un condamné" d'Hugo.
Ces oeuvres sont sûrement, ou ont été, aussi subversives (voire plus) que le "Grand cahier".
Mais comme, l'aspect sexuel est moindre les parents (qui n'ont pas lus ou relus ces textes) ne se candalisent pas.
La subversion est rarement là où on l'attend... ;-)
Cordialement !
* Hoplite : Pour la peine, je relirai donc les grands classiques avant me enfants !
* Anne-Sophie : Très bien vu ton observation sur la pudeur des ados. Merci pour le compliment sur le billet de Millet (à une letrre près...). Être tirée vers le haut, c'est de toute façon bénéfique. Je lirai donc un autre livre de ce cher élististe :)
Ouhla... On parle de comm sur Millet ?
Je suis en train de lire "Le goût des femmes laides" : je suis curieux de lire vos réflexions sur "ce cher élitiste"... ;-)
Cdt!