La publication posthume d’un
roman de Vladimir Nabokov relance le débat sur le respect ou non de la volonté des écrivains de savoir leurs manuscrits détruits après leur mort. Le Monde des Livres, du 9
mai, consacre une grande enquête sur la décision du fils Nabokov d’éditer L'original de Laura : mourir est amusant, roman que l’auteur a écrit au cours des dernières années de sa vie et
qui demeura à l’état d’ébauche. Avant de mourir, il demanda à sa femme de détruire son manuscrit se justifiant ainsi : « la tristesse d'une vie interrompue n'est rien
par comparaison à la tristesse d'une étude interrompue ». Par souci de perfection, il ne voulait pas rendre publique une œuvre inaboutie. On le comprend… Pourtant, la journaliste du
Monde montre que Nabokov, qui écrivait toujours ses ébauches sous forme de fiches, avait une idée très précise de son roman. Jusqu’à sa mort en 1991, Vera Nabokov respecta la volonté de son mari
en gardant pour elle les fiches, mais elle ne se résolut pas à les détruire. Dès lors, ce fut au fils Nabokov de porter le poids de l’héritage. Pendant 17 ans, il hésita à publier le texte et
finalement il s’y résolut estimant que son père n’aurait pas supporté que l’on supprimât l’un des livres qu’il jugeait indispensable. On ne sait encore quand le livre sera publié mais la décision
de Dmitri Nabokov est prise.
Pourtant, ce n’est guère une décision facile à prendre. Max Brod, par exemple, l’ami et exécuteur testamentaire de Kafka ne
respecta pas la demande de l’auteur de brûler ses manuscrits, persuadé qu’il n’était guère sérieux. Ainsi, non seulement Max Brod publia les grands romans de Kafka mais en plus il se permit
quelques modifications dans l’ordre des chapitres et la ponctuation. Si Max Brod n’avait pas désobéi à son ami, nous n’aurions pas connaissance du Château ni du
Procès.
Dans ses Souvenirs désordonnés, l’éditeur, José Corti évoque Sadegh Hedayat, l’auteur de La Chouette
aveugle ( José Corti, 1953) : « Pour tracer ces deux cents pages, il fallait être Hedayat ; cela veut dire être un homme qui souffre d’un mal moral sans remède avant d’être un
homme qui écrit. Être un homme hanté de démons qui ne se laissent pas prendre au leurre d’un récit… Les démons d’Hedayat n’ont pas lâché la proie pour l’ombre. La Chouette écrite, ils
ont continué à l’habiter jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, il en vienne à demander à la mort de l’exorciser… Ce qui donne à son geste une dimension unique, c’est que, s’étant soigneusement
calfeutré chez soi, il a anéanti par le feu la totalité de ses manuscrits avant de s’étendre pour mourir ». Et de conclure que les écrivains comme Kafka sont des hypocrites : au lieu de
brûler eux-mêmes leurs manuscrits inachevés pour être certains qu’il ne restera pas de traces de ces ébauches, ils les confient à des proches qui, un jour ou l’autre, seront tentés de les
publier.
Jusqu’à présent, les
éditions Sulliver se concentraient essentiellement sur les sciences humaines, depuis quelque temps, elles commencent à publier des fictions. C’est ainsi que j’ai découvert un texte d’André
Bonmort, L’âge de cendre.
Ce n’est pas un récit dont voudrait Bernard Fixot & Co, un récit qui emporte les foules, les faisant rire ou pleurer parce
que non seulement le style relève de la prose poétique mais en plus, il n’y a gère de trame narrative. Il s’agit, je le répète, d’un récit, celui que l’humanité ferait aux hommes si elle en avait
la possibilité. Elle observe ainsi ses enfants, devenus des êtres égoïstes, destructeurs, pollueurs et irresponsables. Les courts chapitres s’enchaînent dressant un constat catastrophique de la
situation actuelle de notre planète. Tous les thèmes sont abordés : de la passivité des hommes face aux injustices sociales au déni de l’engagement politique, de l’avachissement général
à la bêtise ambiante en passant par les guerres et la mondialisation. La colère gronde à travers ces pages véhémentes et poétiques. C’est un chant lyrique que nous offre l’auteur, exalté par ses
sentiments de rage et de désespoir. Dans une langue sophistiquée, il nous met en garde contre ce monde qui s’amollit, s’abêtit passivement, s’installe dans un discours fade et consensuel. Pour
résister à ce règne de la laideur, l’auteur a choisi un style propre à dire la beauté de la langue par opposition à l’enlisement des hommes dans la vilénie, la pollution et la destruction. Il
pèse chacun des mots, les fait rimer, compte chaque syllabe pour obtenir des structures de phrases bien balancées et faire de ce texte plaidoyer un moment de poésie :
« Chaque nuit le même rêve…
… Chaque nuit, à grandes enjambées, je cours à perdre haleine, implorante, implorée. Chaque nuit, quand je suis endormie,
je cours pour tenter d’exorciser la réalité ; je cours pour essayer d’arracher mes enfants au bourbier où ils sont enlisés… ».
par Anne-Sophie
publié dans :
Le coin des livres
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Je me suis beaucoup amusée
en lisant une enquête du Figaro littéraire sur la méthode Fixot, vous savez l'éditeur qui a pour devise : "Lire pour le plaisir".
D’abord, le gage d’un bon éditeur consiste, selon Bernard Fixot, à se consacrer pleinement à ses auteurs et pour cela ne
publier que dix à douze livres par an. Or, le journaliste rapporte quelques lignes plus bas qu’en huit ans, Bernard Fixot a publié 157 romans. Si je compte bien, on atteint presque les 20 livres
par an, soit le double du chiffre avancé ! Rendons justice à l'éditeur : je crois qu'il s'agit d'une coquille de la part du journaliste... Le catalogue conterait près de 100 romans publiés à ce
jour. Pour qu'un livre se vende bien, il faut faire une part belle à la com', faire des couvertures bien voyantes et une quatrième de couv’ accrocheuse. C’est le minimum…
Ensuite, l’ « école Fixot » consiste à écrire des histoires qui touchent le plus grand nombre. Quand certains
auteurs ou éditeurs daignent affirmer qu’ils ne savent comment naît un succès, Bernard Fixot a la réponse au point qu’il n’hésite pas à demander à ses auteurs de corriger plusieurs fois leur
manuscrit jusqu’à obtenir l’effet escompté, si bien que, pour cet éditeur, on ne naît pas écrivain, on le devient. Dans l’article, on ne nous donne pas vraiment les recettes d’une histoire
porteuse mais en lisant quelques romans publiés chez XO vous devriez les retrouver…
Enfin, pour susciter un certain engouement autour d’un livre, Bernard Fixot mise sur le capital sympathie de l’auteur :
« J'ai choisi le créneau des livres populaires, et pour cela il faut travailler avec des auteurs qui ont le goût des autres ». Si vous vous contentez juste d’écrire de belles histoires
mais que vous êtes bourru voire misanthrope, allez frapper à une autre porte.
A présent, vous avez les clefs pour faire un best-seller !
par Anne-Sophie
publié dans :
Le coin des éditeurs
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Je reviens après huit jours
d’absence pour vous faire part d’un coup de cœur : A l’ombre des humains de Lalie Walker, un polar publié aux éditions Atelier in-8. Contrairement à La Théorie du
k.o. que j’ai lu dernièrement, le style ici tient une place de choix. : Lalie Walker mêle une intrigue complexe à une écriture nerveuse et poétique. J’ai particulièrement aimé la façon
dont elle évoque ses personnages, tous hantés par leurs démons… Que ce soit les enquêteurs ou les suspects, ils ont tous un grain de folie, une étrangeté inquiétante…
Albertini, l’enquêteur, se trouve un peu par hasard, dans un village perdu au milieu de nulle part, où la tête d’une morte a
été tranchée et remplacée par celle d’un autre cadavre : le tueur a voulu mettre en scène un enterrement qui horrifie les villageois. Tous ont l’impression d’habiter un lieu maudit, gouverné
par un être violent et malveillant : le père Carsov. C’est le corps de son épouse qui a été profané. Vengeance ou folie ? Carsov est autoritaire, inique, violent. Il a renié ses deux
enfants : Livia et Aurèle. Sa fille, d’un caractère fort, a déclaré la guerre contre lui tandis qu’Aurèle est un garçon très fragile, une sorte de doux dingue, qui a préféré se réfugier dans
un monde imaginaire plutôt que d’affronter la réalité. Lui aussi serait capable de faire un geste inconsidéré, juste par inconscience.
Mais il y a encore de nombreux suspects qui habitent ce village mystérieux et menaçant, et de nouveaux crimes abominables
s’enchaînent inéluctablement. De toutes parts, transpire une odeur morbide où la mort est partout… Chacun la sent rôder, s’approcher irrémédiablement.
Les personnages possèdent tous une psychologie complexe et minutieusement décrite dans un style soutenu. A l’ombre des
humains est un très bon roman que l’on classe traditionnellement parmi les thrillers mais qui a l’ambition de rendre compte d’un microcosme particulièrement angoissant et indéniablement
humain.
Si vous voulez en savoir plus sur Lalie Walker, consultez ici son site
Pour découvrir les éditions Atelier In 8, c’est là
par Anne-Sophie
publié dans :
Le coin des livres
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