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Anne-Sophie Demonchy
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Dimanche 15 juin 2008 7 15 /06 /Juin /2008 17:10

Comment vous raconter l’émotion que j’ai eue la semaine dernière en rencontrant Jean Rouaud au Merle moqueur ? Etait perceptible encore la douleur de l’auteur à l’évocation de la mort de son père puis celle de sa mère, êtres chers constituant le thème central de son livre des origines composé de cinq volumes. Et que dire lorsque Jean Guiet a lu l’incipit de Pour vos cadeaux ?  :

« Elle ne lira pas ces lignes, notre miraculée des bombardements de Nantes, la jeune veuve d’un lendemain de Noël, qui traversait trois livres sur ses petits talons, ne laissant dans son sillage qu’un parfum de dame en noir. Même si sa vie ne se réduisait pas à cette silhouette chagrine, comprenez, il m’était impossible d’écrire sous son regard. Cet air pincé par lequel se manifestait son mécontentement, j’avais dû l’affronter pour avoir ravivé, en dépit d’une prudence de Sioux, une rivalité amoureuse vieille de cinquante ans à propos d’un homme mort depuis trente. A présent qu’elle régnait dans son magasin et qu’éclatait son grand rire moqueur, je n’allais pas lui gâcher son triomphe tardif.

Elle ne lira pas ces lignes… »

 

Willy Persello animait cette rencontre. Il a ainsi retracé le parcours littéraire de Jean Rouaud qui a publié son premier livre à l’âge de 37 ans en réussissant le coup de force d’obtenir le prix Goncourt avec ce roman, Les Champs d’honneur.

Dans les années 1970, le roman n’est pas à la fête. Les intellectuels comme Barthes et les chantres du Nouveau Roman rejetaient sans vergogne personnages, intrigues… Comment se lancer dans l’écriture avec de tels interdits ? Parce que Jean Rouaud ne souhaitait pas devenir enseignant, il n’a pas fini sa maîtrise sur Beckett. En phase avec la mouvance post-soixante-huitarde, il refuse la reconnaissance sociale comme le principe de hiérarchie. Vivre de petits boulots subalternes dans un premier temps lui convient, ayant l’impression de ne pas pouvoir s’inscrire dans le monde, lui l’orphelin qui a perdu son père au lendemain de Noël, un 26 décembre 1963, alors qu’il n’a que 11 ans.

Contrairement à ce qu’on dit souvent sur Jean Rouaud, il n’a pas écrit parce que son père est mort. Il a toujours eu le goût de l’écriture mais comme un fait exprès, il a rédigé son premier texte pour la fête des mères, un poème en octosyllabes, quelques mois après la mort de son père.

Désirant vouloir devenir écrivain, il a réalisé qu’il fallait écrire des romans, seul genre lui permettant d’accéder à ce statut. Mais selon son propre aveu, c’est « contraint et forcé » qu’il commet des romans ! Comme le roman est très déconsidéré, il laisse peu de liberté. Pour s’affranchir de ce genre, l’auteur s’autorise de nombreuses digressions, des descriptions sur plusieurs pages…

 

Jean Rouaud a raconté sa rencontre avec l’éditeur Jérôme Lindon des éditions Minuit. C’était à la fin des années 1980. L’auteur, encore inconnu, lui avait envoyé un manuscrit de quelques pages. Intéressé, l’éditeur a convoqué Jean Rouaud. Il ne voulait pas publier son livre, pas assez structuré, mais l’a encouragé à écrire un vrai roman, avec une intrigue et des personnages, lui l’éditeur de Nathalie Sarraute, Michel Butor, Claude Simon… Il l’a poussé à écrire les Champs d’honneur le libérant de cette modernité littéraire qui le complexait tant.

 

Dans ce roman, le premier volet de son roman sur les origines, il s’est servi de la Première Guerre mondiale pour tenter de raconter l’histoire de son père. En vain. Ce n’est que par métaphore qu’il parvient à l’évoquer. Il raconte donc les morts de sa famille qui l’ont précédé. Ce n’est que dans le volet suivant, Des hommes illustres, qu’il se confronte à l’épreuve redoutée.

 

Jean Rouaud analyse son style, sa manière très précise de raconter les détails. Il explique que n’ayant pas de modèle paternel, il n’est pas apte à affronter le monde extérieur, alors il se brouille avec lui et devient myope. Dans Le monde à peu près, le troisième volet, cette fois concentré sur la mort du père, Jean Rouaud utilise la métaphore de la myopie qui est une manière de dématérialiser le monde.

 

Juste après la parution de Le Monde à peu près, sa mère tombe gravement malade et meurt d’une leucémie. A présent, Jean Rouaud est définitivement orphelin. Il écrit alors les deux derniers volets de son œuvre sur les origines : Pour vos cadeaux et Sur la scène comme au ciel.

 

Deux ans après la publication de Sur la scène comme au ciel, l’éditeur Jérôme Lindon meurt à son tour. C’est la fin de l’aventure avec les éditions Minuit. A présent, Jean Rouaud se tourne vers la fiction et change d’éditeur(s). Les critiques des journalistes sont sans complaisance : on se demande ce qu’il peut bien écrire à présent qu’il en a fini avec le récit de ses origines. Certains ont cru qu’il allait poser définitivement sa plume. Ils ont eu tort puisqu’il a ensuite écrit pièces de théâtre, chansons, romans, essai sur son métier d’écrivain…

 

En ce dimanche 8 juin, je suis rentrée chez moi, heureuse et mélancolique à la fois, pour sortir de ma bibliothèque Les Champs d’honneur entreprenant ainsi la lecture intégrale du livre des origines avant d’attaquer L’Invention de l’auteur.

 

Le site de l’auteur, c’est là.

Dernier livre paru : La Fiancée juive.

Je vous recommande également la lecture de ce petit texte inédit sur Remue.net : « Ecrire, c’est tout un roman ».

 

Publié dans : Rencontres
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