Anne-Sophie Demonchy
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Parfois, on est tellement bien auprès de certains personnages, que l’on a du mal à les
quitter tant ils nous ont touchés, émus… Le premier roman de Brian Leung appartient à cette catégorie. Les Hommes perdus est un livre que je n’ai pas eu envie de lâcher et que j’ai lu
avec lenteur, savourant chaque page. L’écriture est simple et sobre révélant les voix de Xin et de son fils Western avec beaucoup de justesse.
Xin et Western ont une histoire commune… mais définitivement passée. Alors qu’il a huit ans, Western voit sa mère mourir et son père l’abandonner parce qu’il n’a pas la force de s’occuper de lui. Xin se réfugie pour quelque temps, pense-t-il, en Chine son pays d’origine, en laissant son fils entre de bonnes mains : la sœur de son épouse. Mais les années passent et après vingt-cinq ans d’absence, il se manifeste en envoyant une lettre à Western, lui proposant de partir ensemble en Chine, comme il le lui avait promis, autrefois. Les années ont passé. Il est trop tard. Western n’est plus le petit garçon qui croyait en son père, mais un adulte, plein de rancœur, qui a changé de nom, et ne se sent en rien chinois. Pourtant, il accepte l’offre.
Xin tient à ce voyage même s’il sait que ce retour aux origines sera difficile et douloureux : il a des révélations à faire à son fils. D’abord, alors qu’ils se retrouvent à peine, Xin se sait condamner, un an de répit, tout au plus… Comment dire à son enfant qu’il a abandonné quand il avait le plus besoin d’un père, qu’il va le quitter une nouvelle fois, de façon définitive. Ensuite, il souhaite raconter à son fils les conditions tragiques de sa procréation. Il détient une lettre écrite par sa femme mettant fin au suspense mais il n’a jamais osé l’ouvrir préférant la laisser en héritage à Western…
De son côté, Western s’est toujours senti abandonné au point de ne pas parvenir à s’attacher à quiconque si ce n’est à ses parents d’adoption… et à un homme, plus âgé que lui, avec qui il a entretenu une relation profonde mais platonique. Parce que son père l’a quitté et n’a pas respecté sa parole, Western n’a plus confiance en l’autre, préférant vivre seul.
Chapitre après chapitre, ces « hommes perdus » se retranchent derrière leurs a priori … Leurs échanges révèlent une incompréhension due au sentiment de honte du père et à la rancœur du fils. Toutefois, à force de discussions douloureuses, de malentendus levés et de concessions mutuelles, les deux hommes vont faire un pas l’un vers l’autre. Une phrase résume parfaitement leur problématique : « Il (le père) est venu me chercher au bout de 25 ans en s’attendant à rencontrer un petit garçon, et je me suis pointé avec l’espoir d’être resté un petit garçon. Mais il est évident qu’avant de pouvoir redevenir un père et un fils, nous devons d’abord nous traiter en hommes ».
C’est grâce à leur voyage à travers la Chine que les deux hommes se rapprochent doucement. La Chine est le pays de Xin. Il y est né, y a grandi avant de fuir le communisme avec ses parents. Sa famille vit encore à Canton. C’est donc une Chine moderne qui se révèle sous ses yeux, une Chine aux us et coutumes bien différentes de ceux des Etats-Unis où il a refait sa vie. Description de paysages mornes, à l’image des deux protagonistes ; de mets plus ou moins étranges… Père et fils s’interrogent sur cette Chine qu’ils ont voulu traverser ensemble. Si Xin a souhaité faire de son petit garçon un Chinois comme lui, le pays qu’il retrouve est bien différent de ses souvenirs. Quant à Western, il se sent complètement étranger à la Chine qui symbolise la promesse non tenue…
Les Hommes perdus est un livre magnifique sur les relations filiales, l’incapacité de communiquer et l’engagement, traité avec beaucoup de pudeur, de retenue et une infinie tendresse.
Les Hommes perdus, Brian Leung, traduit par Hélène Fournier, Albin
Michel, 351 pages, 21,50 euros
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