Anne-Sophie Demonchy
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Je croyais ne jamais pouvoir terminer la lecture de Vilains moutons de
Katja Lange-Müller. En général, lorsque je ne finis pas un roman en deux ou trois jours, c’est mauvais signe, signe que je n’ai pas envie de passer du temps avec lui parce que je m’y ennuie et
qu’il manque manifestement d’intérêt. Pour commencer, le mode narratif m’a quelque peu agacé, venant de quitter Régis Jauffret et sa
correspondante d’Outre-tombe, je n’avais pas envie de retrouver ce type d’échange morbide. En effet, Soja, la narratrice de Vilains moutons, décide, en retrouvant le cahier de son
amant décédé, de s’adresser à lui, pour lui raconter comment elle a vécu leur histoire d’amour, lui qui, visiblement n’a pas jugé bon de la citer une seule fois dans ses notes. Le roman entier
s’adresse donc à Harry. Encore une fois, on retrouve (cela en deviendrait presque une manie littéraire !) le « tu » pour interpeller le destinateur. Encore une fois, le lecteur est en position de voyeur puisque ce message ne lui est pas
destiné, même s’il s’agit ici d’une fiction.
Un second point m’a irritée : les écarts de langage à certains moments. Le roman est écrit dans un registre courant parfois soutenu, mêlant avec fluidité les propos tenus par les différents protagonistes. Pourtant, il arrive au narrateur de déraper, d’employer un langage qui ne lui sied guère. Par exemple, dans la première partie du roman, qui m’a assez ennuyée, la narratrice se pose des questions, notamment sur la raison qui a poussé Harry à ne pas la citer dans son cahier. Et de remarquer : « N’importe quel imbécile de flic, même les gars à peine plus futés qui étaient de ton bord n’auraient eu aucun mal à me retrouver à partir de mots-clés (…) ». Pourquoi est-il question de flic justement dans cette histoire d’amour ? Harry est un junkie, recherché par la police car à sa sortie de prison, il devait suivre une thérapie, et il n’y va pas… Soja qui ne sait pas ce qu’est un junkie, tombe amoureuse de lui irrémédiablement, pour le meilleur et le pire…
Une fois passé le premier tiers du livre, introspectif, alambiqué, l’histoire commence vraiment et l’on n’est pas déçu d’avoir patienté. Soja décrit avec douceur et minutie les quelques années qu’elle a partagée avec ce garçon taciturne et paumé : Harry. De lui, elle connaît un peu son enfance, qui est un peu la sienne aussi : un père violent, des envies de suicide… Et puis, un jour, un refuge : la drogue, puis la prison.
Très amoureuse de Harry dès le premier instant, Soja décide de le sauver : elle réunit quelques amis fiables pour l’accompagner à sa thérapie, lui tenir compagnie afin de l’empêcher de retomber dans ses travers. Mais pendant qu’elle s’échine à faire des petits boulots pour payer son loyer, Harry mène de son côté, sa vie beaucoup moins admirable : très rapidement, il reprend ses activités de dealer.
Loin de se décourager et surtout d’abandonner Harry, Soja continue de l’aider jusqu’au bout même quand il tombe très bas : un médecin lui apprend sa séropositivité, hépatites B et C non soignées et enfin une pneumonie aiguë. Au lieu de fuir, Soja demeure à ses côtés, le soutient moralement et matériellement. C’est très beau, et surtout très délicat. Avec une telle histoire d’amour, le roman aurait pu verser dans le pathos, mais il évite brillamment cet écueil. Au lieu de décrire longuement le corps décrépi de Harry, sa souffrance, le narrateur préfère s’attacher aux sentiments éprouvés par les personnages face à la mort, à la maladie et à l’amour qui les lie.
Finalement, je n’ai pas regretté d’avoir pris mon temps pour pénétrer ce roman doux-amer.
Vilains moutons, Katja Lange-Müller, traduit de l’allemand par Barbara Fontaine, éditions Laurence Teper
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