Anne Sophie Demonchy
Blog sur l'actualité littéraire
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Quand on demande à Tarun Tejpal pourquoi il écrit des romans, l’auteur répond : « La presse travaille à grands traits, elle simplifie, elle décrit vite, elle
réagit à l'événement. La littérature montre le terreau qui voit naître l'actualité, elle peut entrer dans la psyché d'un meurtrier. Elle rend l'existence de chacun plus riche, plus émotionnelle,
plus compliquée. La littérature arrive à montrer qu'un assassin est aussi une victime, que le pire d'entre eux a été innocent un jour. Qu'un oublié d'une caste pauvre possède une personnalité,
une subjectivité aussi complexe qu'un homme de pouvoir, que les deux sont à égalité en humanité. Seulement, pour arriver à décrire de façon juste, précise, détaillée, la réalité des vies et notre
monde dangereux, le journalisme est d'une aide précieuse. Sans enquête, sans être allé sur le terrain, sans avoir fait du reportage, jamais je n'aurais réussi à décrire avec force mes personnages
et à les rendre crédibles ».
C’est précisément cela, Histoire de mes assassins, un roman inspiré d’une expérience personnelle mais qui dépasse le simple fait pour « entrer dans la psyché » des personnages. Quand en mars 2000, le magazine en ligne, Tehelka.com, dirigé par Tejpal, dénonce une affaire de corruption mettant en cause le gouvernement, aussitôt, ses ennemis le traquent, la police fouille les locaux, procède à des arrestations… Tejpal est obligé de se barricader chez lui, protégé par des gardes du corps.
Histoire de mes assassins met en scène un journaliste, comme Tejpal, qui enquête sur la corruption de son pays. Un matin, il apprend dans un flash info qu’il a échappé à cinq tueurs, immédiatement arrêtés par les autorités. Tandis que le procès se prépare, la maîtresse du journaliste, Sara, entre en contact avec ces assassins pour comprendre leur histoire et ce qui les a poussés à un tel acte. Dès le début, elle a l’intuition qu’ils sont innocents.
Contrairement à ce que l’on peut lire parfois au sujet de ce roman, il ne s’agit pas d’un thriller puisque les protagonistes sont arrêtés, ils n’agissent plus et le narrateur retrace leur enfance, révélant ainsi la construction de leur personnalité, leur psychologie. Ce qui importe c’est moins le procès à venir que les raisons qui ont conduit ces garçons à commettre cette tentative de meurtre. Pour le narrateur, ce sont des laissés-pour-compte errant dans une Inde qui ne leur laisse aucun espoir, aucune illusion. Pas un de ces tueurs n’est parvenu à faire des études, pas un n’a appris à parler l’anglais, la langue des privilégiés. Depuis trois siècles, la classe supérieure et éduquée maîtrise parfaitement l’anglais tandis que le reste de la population parle le hindi si bien qu’elle ne peut accéder au travail ni à une quelconque reconnaissance sociale.
Ce phénomène est parfaitement expliqué dans la partie consacrée au tueur Kabir M., qui est musulman. Son père a tenu à qu’il cache son nom, apprenne l’anglais pour tenter de faire partie de l’élite. Mais, malgré ces tentatives, Kabir M. ne peut échapper aux conflits entre Musulmans et Hindous.
Tous les assassins, avant d’être des tueurs en puissance, sont des enfants qui ont grandi dans des conditions terribles, dans la violence. L’un d’eux à vu sa famille être massacrée, les sœurs violées… Un autre a été séparé de ses proches… Tous ont été conditionnés pour tuer.
Certes, le roman offre des pages d’une extrême violence dépeignant une Inde moderne déchirée par ses conflits ethniques, religieux et sociaux. Mais il n’est pas que cela, et c’est pourquoi Histoire de mes assassins est une véritable réussite littéraire : il alterne les tonalités : passant du tragique au comique, de l’effroi à l’émotion. Le lecteur s’attache plus à la psychologie des personnages qu’à ce qui les attend : le procès. Si les raisons du crime sont révélées à la fin, le lecteur lui aurait voulu passer encore du temps avec ces anti-héros. Le narrateur semble avoir utilisé le prétexte de cet homicide pour raconter les travers comme les injustices de son pays, démontrant que la victime n’est pas celle que l’on croit.
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