Anne-Sophie Demonchy
Blog sur l'actualité littéraire
Mail : annesophiedemonchy[a]lalettrine.fr
Twitter : @asdemonchy
Mon CV : annesophiedemonchy.com
Vous me direz que j’arrive après la
bataille, que tout été dit sur le sujet et que cette polémique n’en valait certainement pas la peine. Eh bien soit. Mais cette affaire De Gaulle au programme de Terminale littéraire est
opaque, bien plus opaque que certains voudraient nous le faire croire.
Cette polémique lancée par les enseignants du lycée affiliés au SNES concerne le nouveau programme des élèves de Terminale littéraire. En effet depuis près de quinze ans, les bacheliers ont un programme imposé en littérature. Quatre livres sont au programme, se renouvelant pour moitié tous les ans. Ainsi, pour l’année 2010-1011, les élèves plancheront sur L’Odyssée d’Homère (Chants V à XIII) et Fin de partie de Beckett, programme repris de l’année précédente, ainsi que sur Tous les matins du monde de Quignard et adaptation cinématographique d’Alain Corneau et enfin les fameuses Mémoires de guerre, tome III, « Le Salut, 1944-1946 » de De Gaulle.
Comme vous pouvez le constater, en général, les œuvres littéraires choisies font partie de notre patrimoine littéraire. Or, avec ces mémoires de De Gaulle, on se dirige plutôt vers la culture. Je dis « plutôt » car, contrairement à ce qui est souvent colporté ici et là et qui suscite la polémique, De Gaulle a une plume, classique, c’est vrai mais une plume quand même. Les portraits qu’il tire d’Eisenhower ou de Staline par exemple sont bien sentis, ses emportements lyriques sont à la fois outranciers et travaillés. Bien sûr, sa véhémence, sa satisfaction de lui-même et son côté colonialiste peuvent horripiler. C’est d’ailleurs la réaction que j’ai eue en février dernier lorsque j’ai dû le lire de près : à cette époque, de passage chez Hatier, je travaillais sur les œuvres du nouveau programme littéraire. Certes, le style est une affaire de goût mais je ne pense pas que l’on puisse balayer d’un revers de la main celui de Gaulle, parce qu’il correspondait au goût d’une époque. Et c’est bien ça le problème : les idéologies gaullistes peuvent non seulement déplaire mais aussi susciter le doute quant au choix d’un livre pareil. Le programme de Terminale prévoit que les élèves étudient des œuvres littéraires qui ont un fort impact dans le patrimoine. Or, ces mémoires ne peuvent guère se comparer à une œuvre aussi incontestable que L’Odyssée, ni même à Fin de Partie. Lorsqu’on ouvre n’importe quelle encyclopédie consacrée à la littérature (j’en possède plusieurs), un article, toujours conséquent, est réservé à De Gaulle écrivain. Voilà un florilège de ce qui en est dit : « De Gaulle s’inscrit dans la tradition française qui associe littérature et politique », « sûreté du verbe », « concision de la syntaxe », « efficacité du choix des mots », « sa phrase est parfois très proche de celle des Mémoires d’Outre-tombe (…), proche de celle de Chateaubriand et des romantiques par le sentiment de la grandeur, par le goût de l’universalité et de la prophétie », « sobriété qui l’apparente aux penseurs du XVIIème siècle, comme La Rochefoucauld, du XVIIIème siècle, comme Vauvenargues , ou du XIXème siècle, comme Joubert », « sa conception de la France, qui fait de la nation une personne et l’investit d’une vocation, est tout entière héritée de Michelet et de Péguy », « le lyrisme, le souffle, le sens du portrait font le style même de ces Mémoires ». Certains penseront que c’est sans doute exagéré, mais il apparaît assez clairement que De Gaulle a voulu se rapprocher de ces écrivains. Le troisième volume en tout cas est des plus lyriques et l’on retrouve de nombreuses références littéraires.
Pourtant, on peut se poser la question d’un choix pareil. Une émission passionnante sur Arrêt sur images est consacrée au sujet. Sur le plateau, animé par Judith Bernard, l’éditeur de De Gaulle en Pléiade, Jean-Luc Barré, l’écrivain Stéphane Zagdanski (Pauvre de Gaulle) et Daniel Schneidemann qu’on ne présente plus. Emission passionnante, donc, car on se rend bien compte que la figure d’homme d’État vient sans cesse parasiter l’analyse littéraire. Pourtant, Judith Bernard ne perd pas le fil et ramène ses invités au sujet qui nous intéresse ici : la littérature. Grâce aux questions posées et aux nombreux extraits lus et commentés, on se fait une certaine idée non pas de la France mais de la littérarité des Mémoiresde De Gaulle. On se rend compte aussi que ce qui passe pour du style pour les uns est du verbiage pour les autres et inversement. Je vous recommande vivement cette émission car elle entre véritablement « Dans le texte ».
Alors quel est le problème ? Eh bien il y en a un toutefois et l’on ne peut faire fi des réactions plus ou moins passionnées des enseignants qui s’insurgent contre ce choix au bac Littéraire. Dès le 5 février, le Snes a fait publier un communiqué expliquant pourquoi étudier De Gaulle en Terminale n’est pas judicieux : ce troisième tome des Mémoires de guerre n’est pas une œuvre majeure et surtout il semble difficile d’accès pour des élèves de 17-18 ans. En cela, je suis complètement d’accord. D’un point de vue pédagogique, ce livre n’est pas facile à lire. Certains élèves y parviendront sans doute mais certainement pas la majorité. D’aucuns me répondront que Fin de partie est également d’un niveau très élevé, toutefois, Beckett pose des questions langagières et existentielles. Le Snes ne remet pas en cause le choix qui pourrait être politique contrairement au collectif d’enseignants « Lettres volées ». Le site @si, encore lui, a fait une longue enquête sur le sujet et rapporte un point important : la responsabilité du pouvoir politique dans ce choix. En effet, « une déclaration d'Henri Guaino, conseiller spécial du président de la République, en octobre, et personnalité particulièrement sensible aux grandes mythologies françaises, avait mis la puce à l’oreille des enseignants.
Il y exprimait clairement sa volonté que l’Elysée mette son nez dans les programmes scolaires. De là à voir dans le choix de De Gaulle au bac la main de Guaino, il n’y a qu’un pas. Que sous-entend la pétition des Lettres volées. « Ce choix (...) on pourrait le soupçonner de flatter la couleur politique du pouvoir en place. À la prochaine alternance, devrons-nous enseigner L’Armée nouvelle de Jean Jaurès, ou l’essai sur le mariage de Léon Blum? Nous transmettons des valeurs républicaines; pas des opinions politiques », écrivent-ils ». Autre coïncidence : la commission choisissant le programme de Terminale littéraire est composée de cinq inspecteurs généraux de l’Éducation nationale, dont Philippe Le Guillou, écrivain et gaulliste convaincu (les éditions Gallimard ont réédité justement cette année Stèles à De Gaulle). Mais l’inspecteur se justifie dans L’Humanité rappelant « les qualités littéraires de l’œuvre, et le double anniversaire gaullien : son appel et sa mort ». Logiquement, les enseignants doivent accepter ce choix qui ne serait donc que littéraire. Sauf que cette année et pour la première fois, les profs de lettres n’ont pas été convoqués à l’Inspection générale pour proposer une liste de livres comme c’est la coutume et discuter avec les inspecteurs du choix du programme… Voilà une façon frontale de passer un livre en force et qui, pour ma part, continue à me poser question.
Derniers Commentaires