Anne-Sophie Demonchy
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Jérôme Lafargue est
un auteur que je soutiens depuis son premier roman : L’Ami
Butler, publié en 2007, aux éditions Quidam. Dernièrement, j’ai lu sa nouvelle « Nage entre deux eaux », intégrée au coffret Des trains à travers la plaine. Parallèlement, Quidam
publie son troisième roman, L’Année de l’hippocampe.
Comme dans L’Ami Butler et Dans les ombres sylvestres, on retrouve un personnage mélancolique et solitaire : Félix. Ce trentenaire, après avoir baroudé à travers le monde, décide de s’isoler dans une petite station balnéaire, dans les Landes, région de prédilection de l’auteur, pour retrouver une certaine sérénité. Parce qu’il traverse une crise existentielle, il se donne un an pour prendre une décision, accomplir un étrange projet. C’est ainsi que, dès le 1er janvier, il instaure un rite : écrire chaque jour une page dans un journal intime et n’écouter qu’un album de musique - le titre nous est d’ailleurs communiqué en haut de page. Pour le coup, l’édition numérique serait un plus, puisque l’on pourrait imaginer qu’à chaque nouvelle page virtuelle, un extrait de musique se déclencherait, ce qui permettrait ainsi au lecteur de se mettre dans le même état d’esprit que le narrateur. Même si la musique est très importante pour moi, je dois avouer que j’étais loin de connaître une grande partie des albums cités. Ce qui est dommage car chaque fois que c’était possible, j’écoutais mentalement une chanson et aussitôt, la page lue prenait une autre dimension. C’est un regret montrant les limites du livre papier pour ce genre de projet artistique mais cela n’enlève rien à la qualité littéraire du roman.
Qui a lu L’Ami Butler reconnaîtra en Félix Timon, qui passait ses journées à écrire des biographies d’écrivains maudits. On retrouve non seulement la plume de Lafargue mais aussi une de ses obsessions, celle de la folie sinon de la dépression. C’est ainsi que Félix commence son journal : « Je prendrai le temps d'écrire quelques notes chaque soir : cela me permettra de me remémorer les fluctuations de mon humeur pour le cas où je flancherai dans un an.
Nous sommes de plus en plus nombreux dans mon cas, des âmes errantes et inutiles, si conscientes de leur état que cela en constitue une torture supplémentaire. Je n'abandonne pas la partie par idéologie ou dégoût ou colère. Je laisse tomber parce que l'esprit ne suit plus et que le corps est fatigué.
C'est tout. »
Et Félix de passer ses journées à boire au café du coin, lire, écrire et se remémorer quelques-uns de ses souvenirs du temps qu’il était reporter. Ses journées s’égrènent lentement, au gré de ses humeurs changeantes. Tel un hippocampe, être vivant le plus lent du monde, Félix avance péniblement, tentant de reconstruire doucement son existence en retapant la maison de sa grand-mère, en rencontrant les différents habitants de la station balnéaire.
À partir de la date du 26 mai, le roman prend un nouveau cap. De nouveaux narrateurs prennent le relai. Et surtout, le journal n’est plus tenu quotidiennement et ne respecte plus les règles fixées au départ. Pourtant, si Jérôme Lafargue se contentait de ne raconter que ces événements si limpides, avouez que ce roman n’aurait pas grand intérêt. Un trentenaire, fatigué de la vie, passe ses journées à traîner jusqu’au jour où il disparaît. C’est tout. Vous auriez l’impression que je vous vends un roman lu et relu des milliers de fois. Mais, précisément, comme à chaque fois, Jérôme Lafargue aime jouer avec l’illusion et les identités. Il faut attendre les trois dernières pages (tournez deux pages après la page blanche…) pour résoudre ces énigmes. La fin, me semble-t-il, reprend – outre le motif du surf, cher à Lafargue – le thème de l’héritage développé dans son précédent roman, Dans les ombres sylvestres. Encore une fois, l’auteur nous offre un roman malin, subtil et plein de fantaisie.
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